Libre opinion
Irak: les erreurs des Américains
Mise à jour: 23/04/2004
Je résume ici un certain nombre d'erreurs que j'ai relevées dans la manière dont les Américains ont géré l'après-guerre en Irak. Je continue à penser qu'il fallait se débarrasser de Saddam Hussein, ce tyran sanguinaire qui agressait ses voisins, abritait et subventionnait le terrorisme islamiste d'Ansar al Islam et des palestiniens auteurs d'attentats-suicides. Mais après leur victoire, les Américains ont fait les erreurs suivantes.
§ Dissolution de l'armée irakienne, dont les soldats sont devenus autant de terroristes potentiels. La démobilisation a privé ces hommes de leur modeste gagne-pain, de l'ordre de 1 dollar par jour, et en a fait des désespérés qui savaient manier les armes et trouver où les explosifs et armes lourdes étaient cachés. La grande majorité de ces hommes détestaient Saddam Hussein. Il aurait suffi de renvoyer, voire d'arrêter, les trois premiers niveaux de leur hiérarchie. Les quatre cent mille hommes restants auraient pu participer au maintien de l'ordre, pour un salaire dérisoire à côté du milliard de dollars par semaine que les Etats-Unis dépensent en Irak.
§ Dissolution de l'administration. L'administration irakienne a également été dissoute, sans que les hommes compétents pour prendre le relais soient trouvés. La police, notamment, a ainsi disparu, sous prétexte qu'elle était dominée par les membres du parti Baas qui soutenaient Saddam Hussein. Le maintien de l'ordre devait ainsi être assuré par les soldats américains, qui n'étaient pas arabophones, n'avaient pas été formés pour cela et n'étaient pas assez nombreux pour être présents partout.
§ Abandon des ministères au pillage. Il aurait suffi de quelques milliers de soldats pour protéger les ministères et bâtiments officiels à Bagdad et Bassora, au lieu de les laisser piller. Les documents nécessaires à l'administration du pays ont ainsi disparu, en même temps que les pillards se persuadaient de leur impunité, c'est-à-dire de l'incapacité des Américains de maintenir l'ordre.
§ Nomination d'un Conseil de gouvernement non représentatif. Les membres de ce conseil, choisis par les Américains, n'ont jamais eu la confiance des Irakiens, notamment parce que parmi eux il y avait de nombreux émigrés revenus en Irak pour se remplir les poches et prendre le pouvoir. Les Américains auraient dû choisir des notables représentant réellement les tribus qui forment l'ossature de la société irakienne, comme en Afghanistan où on a choisi des notables pour l'assemblée constituante "Loya Jirga".
Au contraire, les Américains auraient dû s'appuyer sur des Irakiens influents et modérés, comme le Grand ayatollah Ali Sistani, qu'ils ont commencé par ignorer avant de tenter, sans succès, de dialoguer avec lui.
§ Confiance accordée à des Irakiens qui n'en sont pas dignes. De nombreux policiers et soldats désertent après avoir touché leur paye, quand ils ne revendent pas leurs uniformes et leurs armes à des terroristes. Dans cette région du monde, comme en Afghanistan, tout homme est à vendre et prêt à trahir si on y met le prix, c'est une tradition. En même temps, beaucoup d'Arabes, Irakiens ou étrangers, ont une culture de mort: ils sont prêts à mourir en "martyrs" de la lutte contre les juifs et les chrétiens, même si cette mort ne résout aucun des problèmes concrets de l'Irak.
On ne peut négocier avec des terroristes assassins et preneurs d'otages, comme ceux qui tiennent Fallujah ou Najaf. Ceux-ci n'ont pas de parole et ne respectent que la force. Les Américains ont l'illusion qu'en retenant leurs coups ils conserveront l'amitié des Irakiens paisibles, quelle erreur!
§ Tentative maladroite d'imposer la démocratie. La démocratie d'un peuple ne peut lui être imposée par des étrangers, surtout lorsque ceux-ci sont des occupants. Elle ne peut être imposée avant que règne l'état de droit et qu'un minimum de niveau de vie et de services publics soient assurés à la population. Les Irakiens, dont la plupart ont moins de 30 ans, n'ont jamais connu d'autre régime qu'une dictature sanglante qui s'impose par la terreur : la démocratie est pour eux un concept abstrait, d'autant plus suspect que la religion musulmane qu'on leur a enseignée n'en fait guère la promotion.
Une démocratie irakienne serait forcément dominée par la majorité chiite, donc rejetée par les minorités sunnite, kurde, etc. Une organisation du pays sous forme de fédération de régions définies par l'ethnie ou la religion se heurterait au nationalisme irakien, très vivace.
Le peuple irakien n'ayant connu que des régimes politiques se maintenant par la force armée, on pouvait être certain que des milices naîtraient pour s'emparer du pouvoir, comme c'est le cas pour celle de Moktada Sadr.
Les Américains ont refusé d'organiser rapidement des élections, sous prétexte qu'on ne pouvait en garantir la validité incontestable, faute de listes électorales fiables. Cette rigueur, indispensable dans une démocratie occidentale, n'a pas de sens en Irak. Il fallait organiser des élections très vite, comme le demandait Ali Sistani, pour disposer d'élus à qui on pouvait transférer le pouvoir.
§ Tentative de reconstruire les infrastructures en l'absence de sécurité. Des milliards de dollars ont été dépensés pour reconstruire des infrastructures dont on ne pouvait empêcher le sabotage. Et la plupart l'ont été sous forme de contrats à des sociétés proches de l'administration Bush, comme Halliburton. Aujourd'hui, ces sociétés sont en train de retirer leur personnel d'Irak, pour assurer leur sécurité, sans avoir fini leur travail.
Rôle des Nations unies
Bien des gens pensent que si on remplaçait les militaires anglo-américains par des casques bleus de l'ONU, les Irakiens cesseraient leurs attentats et patienteraient jusqu'à des élections. Je n'y crois pas. Ces casques bleus seraient tout aussi étrangers et pour la plupart aussi peu arabophones. Leur présence n'empêcherait pas des Moktada Sadr qui disposent de milices de tenter de s'emparer du pouvoir par la force, de piller et de prendre des otages. Il n'empêcherait pas les terroristes assassins de Zarkaoui (affilié à al Qaida) de tuer des chiites devant leurs mosquées. Rappelez-vous l'attentat sanglant contre l'immeuble des Nations unies à Bagdad, il y a quelques mois, c'est-à-dire contre des gens inoffensifs, venus en Irak dans un but humanitaire. Rappelez-vous les enlèvements crapuleux contre rançon, d'Irakiens ou d'étrangers.
Et je ne vois aujourd'hui aucun pays volontaire pour envoyer en Irak des soldats qui risqueraient leur vie pour rien, malgré l'importance du maintien de la stabilité dans une région qui est la première source mondiale de pétrole.