Commentaires sur l'article détestable publié dans Le Figaro du 04/12/2003 sous le titre:
Rumsfeld: «En Irak, ce qui compte pour Bush, c'est de faire ce qui est juste»
Le texte ci-dessous reprend et commente cet article, pour montrer à quel point un journaliste peut manquer d'impartialité dans une interview et en tirer un article sans intérêt. Le journaliste a passé son temps à agresser verbalement l'interviewé, qui s'est défendu mais n'a pas eu l'occasion de faire la moindre déclaration intéressante. L'interview a donc été inutile et l'article n'apporte rien au lecteur, sinon la certitude de l'antiaméricanisme du journaliste.
En italique et en retrait: les extraits successifs de
l'article.
En caractères droits alignés à gauche, mes commentaires.
LE FIGARO – Lors des précédentes réunions ministérielles de l'Otan, vous n'aviez pas caché votre irritation quand les Européens parlaient de se doter de forces distinctes et surtout d'un état-major parallèle à celui de l'Otan. Cette année, vous vous êtes montré beaucoup plus modéré. Pourquoi?
Dans sa question, le journaliste affirme implicitement que le ministre était ennuyé parce qu'ayant fait une erreur il a été obligé de changer d'avis: c'est une manifestation d'hostilité à son égard ou à celui de sa politique.
Donald RUMSFELD – Je n'ai pas changé d'opinion. Je pense toujours que l'Otan est terriblement importante pour préserver la sécurité du monde. Alors quand nos alliés envisagent de nouvelles initiatives, j'appelle à la prudence. Mon critère est simple: ces nouvelles propositions vont-elles renforcer l'Otan ou l'affaiblir? Le monde actuel est dangereux. C'est un monde de désordres. Parce que l'Otan a fait la preuve de son efficacité depuis les attentats du 11 septembre, ma priorité est de protéger l'Otan.
Le ministre lui répond qu'il n'a nullement été obligé de changer d'avis.
LE FIGARO – Certains journaux anglo-saxons affirment que vous avez baissé le ton pour mieux convaincre d'autres pays de l'Alliance atlantique d'envoyer des troupes en Irak. Vous auriez même des espoirs du côté de la France. Est-ce vrai?
Le journaliste ignore sa réponse, selon laquelle il n'a pas changé d'avis. Il insiste que le ministre a baissé le ton, pour lui faire avouer qu'il est si ennuyé de la situation désastreuse des Etats-Unis en Irak qu'il essaie d'obtenir des renforts. Il lui prête l'espoir parfaitement absurde d'une aide de la France, où toutes les déclarations officielles ont clairement affirmé le contraire. En somme, le journaliste essaie de faire mettre en colère le ministre par son agressivité et ses sous-entendus. Il n'essaie nullement de lui faire décrire sa politique.
Donald RUMSFELD – Il ne s'agit pas de marchander. Ce qui est en jeu, c'est l'avenir de l'Otan pour les décennies à venir. Il s'agit d'un processus. Parallèlement à l'évolution de l'Europe, il y a une évolution de l'Otan. Et, pendant ce mouvement, nous devons nous appliquer à ce que l'Otan reste en bonne santé. Avant même le début des opérations en Afghanistan et en Irak, nous avons dit et répété que nous voulions que tout le monde se joigne à nous. Nous sommes allés le demander à l'Otan, à l'ONU. Et le résultat est plutôt flatteur: vingt-six pays sont engagés en Afghanistan, trente-quatre en Irak. Mais contrairement à ce que vos questions veulent impliquer, ne croyez pas que tout soit négociable. Il est exclu d'échanger la promesse de renforts en Irak contre quelque chose qui risquerait d'avoir un impact négatif sur l'avenir de l'Otan.
Le ministre lui répond qu'il ne s'agit pas de marchander, donc qu'il n'a pas eu à baisser le ton, et que de nombreux pays se sont joints aux Etats-Unis. Il a la politesse de ne pas relever l'absurdité des "espoirs du côté de la France".
LE FIGARO – Même s'il s'agissait de renforts français? Ou allemands?
Le journaliste insiste encore, avec son hypothèse absurde.
Donald RUMSFELD – Je vous répète que non. Mais je me demande quand les éditorialistes cesseront d'écrire que les Américains ont choisi de faire cavaliers seuls? En Irak, nous avons été accompagnés par dix-huit des vingt-six membres de l'Otan. Face aux terroristes, nous pouvons compter sur ce qui est probablement l'une des plus grandes coalitions de l'histoire. Bien sûr que nous aimerions avoir des partenaires supplémentaires. Mais il faut regarder le monde tel qu'il est. Un Etat prend ses décisions en fonction de ses intérêts nationaux. Si certains de nos amis nous disent non, cela ne rendra pas les Etats-Unis plus tristes.
Le ministre balaie son hypothèse et attaque à son tour les éditorialistes. L'interview n'apporte toujours rien sur la politique des Etats-Unis.
LE FIGARO – Mais ne faites-vous pas de nouveaux efforts pour convaincre la France et l'Allemagne?
Le journaliste continue à insister avec son hypothèse aberrante, en ajoutant l'Allemagne à la France, citant ainsi les deux pays du refus de s'engager que le ministre avait qualifiés de "Vieille Europe".
Donald RUMSFELD – Ces deux pays connaissent parfaitement nos arguments, ils sont conscients des efforts que nous avons faits pour les convaincre, de nos raisons pour demander de l'aide. Ils savent ce que nous voulons. Mais c'est à eux seuls de décider.
LE FIGARO – La modération que vous avez montrée à Bruxelles ne s'expliquerait-elle pas aussi par la crainte de perdre la guerre contre le terrorisme? Si l'on en juge par le récent mémorandum que vous aviez distribué à vos collaborateurs du Pentagone et dont la presse américaine s'est fait l'écho, c'est en effet une question que vous vous posez.
Le journaliste continue à essayer de faire avouer au ministre de la défense qu'il craint de perdre la guerre. Il essaie d'exploiter une note de service à ses collaborateurs, montée en épingle par la presse, pour essayer de prouver qu'il est démoralisé et craint une défaite face au terrorisme; en réalité, cette note était seulement destinée à faire réfléchir ces collaborateurs.
Donald RUMSFELD – Dites tout de suite que c'est l'âge qui me ramollit. Il y a soixante et onze ans que j'écris ce genre de note. C'est ainsi que je réfléchis et que je fonctionne. Depuis que je suis revenu à Washington en janvier 2001, je me livre à cet exercice à peu près tous les deux mois. Ce jour-là, j'étais au Pentagone, en train de participer à une conférence vidéo avec un certain nombre de chefs militaires qui me parlaient depuis leurs terrains d'opération. En les écoutant, différentes questions me traversaient l'esprit. Dans tel cas avons-nous choisi la bonne tactique? Et dans tel autre? Est-ce que les choses ont changé sur le terrain depuis que nous avons pris cette décision? Je ne suis pas un génie. Je n'ai pas de réponse à tout. Il faut que je pose des questions. Il faut que je trouve les experts qui ajouteront à mes informations des connaissances, des lumières, un diagnostic qui me permettront de trancher.
Devant tant d'agressivité, le ministre se fâche. Sa réponse montre que les journalistes ont essayé d'exploiter, par souci de trouver du sensationnel, un court document interne qui ne méritait pas d'être publié. Il n'a toujours pas l'occasion de faire une déclaration sur sa politique future.
LE FIGARO – Les critiques constantes de la presse européenne ne finissent-elles pas par vous décourager?
Le journaliste essaie à présent de lui faire avouer un découragement. A l'évidence, il n'interviewe pas le ministre pour lui faire décrire ou analyser sa politique, il veut l'agresser pour qu'il se mette en colère.
Donald RUMSFELD – J'ai un job qui est dur. Mon rôle, ce n'est pas de jouer au Père Noël et de distribuer des cadeaux pour rendre les gens heureux. Je ne m'attends donc pas à susciter l'unanimité, en Europe ou ailleurs. Lorsque, à Washington, je dois traiter avec le Congrès, c'est la même chose: il peut y avoir 200 voix pour et 300 voix contre.
LE FIGARO – En Irak, les événements ne vous ont-ils pas donné tort? En décidant d'accélérer le transfert de pouvoir aux Irakiens, les Etats-Unis n'ont-ils pas dû se résigner à changer de stratégie?
Constatant qu'il n'arrive pas à le faire sortir de ses gonds, le journaliste essaie une autre piste d'agression: il veut à présent faire avouer au ministre qu'il s'est trompé de politique.
Donald RUMSFELD – Absolument pas. Contrairement à toutes les accusations, le but de notre intervention en Irak n'a jamais été de contrôler les gisements de pétrole ou de dominer le Proche-Orient. L'objectif a toujours été de donner au peuple irakien la responsabilité de sa propre sécurité et de lui rendre une souveraineté totale. Les seuls points d'interrogation portaient sur la méthode: comment et quand pouvait-on le faire? Ce n'est donc pas la stratégie qui a changé, c'est la tactique. Il fallait s'adapter à la situation.
Le ministre répond à côté de la question, qui portait sur la résistance irakienne après le conflit. Il dit la vérité, mais ce n'est pas celle qu'attendait le journaliste.
LE FIGARO – Si ce n'est pas l'armée américaine qui perd en Irak, n'est-ce pas vous qui avez perdu de l'influence à Washington?
Le journaliste essaie de faire choisir le ministre entre avouer que son armée perd la guerre ou que lui-même subit une défaite politique. Son insolence est incroyable. Il continue à transformer son interview en une suite d'agressions verbales dont les réponses ne pourront rien apprendre à ses lecteurs, c'est-à-dire à faire du mauvais journalisme.
Donald RUMSFELD – Soyons sérieux. C'est le président qui est en charge du dossier. Aujourd'hui, bien sûr, le Pentagone a un rôle spécial à jouer puisque les priorités restent militaires. Mais, de plus en plus, ce sont les considérations politiques et économiques qui vont l'emporter. Le Pentagone devra donc s'effacer devant le département d'Etat. Car le dénouement que nous voulons, c'est l'établissement de relations normales entre l'Irak et les Etats-Unis: avec, de chaque côté, un ambassadeur.
Le ministre fait preuve de patience et lui répond qu'il a toujours la confiance de son président. Il ajoute que la soi-disant perte d'influence de son ministère est normale après la fin d'une guerre, où les militaires doivent s'effacer devant les diplomates.
LE FIGARO – La question est ouvertement posée au Congrès. L'armée américaine en Irak a-t-elle assez de soldats pour faire face à la guérilla?
Autre tentative de critique du journaliste, qui dit implicitement que les Américains risquent de perdre en Irak parce qu'ils n'ont pas les moyens militaires de gagner, ce qui constitue une nouvelle critique de la politique des Etats-Unis.
Donald RUMSFELD – Le président est tout à fait décidé à envoyer des renforts s'ils se révèlent nécessaires. Et il est tout aussi décidé à maintenir nos troupes sur place aussi longtemps qu'il le faudra. Mais, aujourd'hui, pas un seul de nos chefs militaires n'estime nécessaire d'augmenter nos effectifs. Les accrochages militaires en Irak ne durent généralement pas plus de deux minutes. Au maximum, quinze minutes. Pour faire face à ces incidents, nous alignons, outre nos GI, 140.000 Irakiens et des dizaines de milliers d'hommes fournis par les autres contingents de la coalition. C'est largement suffisant. Les soldats irakiens patrouillent sur les frontières et gardent les sites militaires ou industriels. Les soldats américains, eux, passent le plus clair de leur temps à installer des générateurs électriques, à ouvrir les écoles, à faire tourner les hôpitaux. Si leurs missions militaires ne les mobilisent que peu de temps, c'est pour une raison toute simple. En Irak, nous sommes seulement confrontés qu'à ce que les spécialistes appellent un conflit de basse intensité.
Le ministre explique pourquoi la critique implicite du journaliste ne tient pas.
LE FIGARO – Selon le dernier sondage de Gallup, les Américains sont maintenant 54% à juger négativement l'action américaine en Irak. A un an de la présidentielle de novembre 2004, n'est-ce pas de mauvais augure pour la réélection du président?
Nouvelle marque d'hostilité du journaliste, qui attaque le ministre en disant que le peuple américain désavoue la politique de son gouvernement et que le président peut craindre pour sa réélection.
Donald RUMSFELD – Moi, je ne fais pas de politique. Tout ce que je puis dire, c'est que le président accomplit un travail extraordinaire et qu'il est parfaitement conscient de l'importance vitale de l'enjeu. Au fil des semaines, les sondages vont monter et descendre. Mais George W. Bush n'abandonnera pas le cap.
Le ministre a suffisamment d'expérience politique pour continuer à rester calme et botter en touche.
LE FIGARO – Comment le président peut-il gagner l'élection s'il ne gagne pas la guerre?
A court d'idées pour mettre le ministre en difficulté, le journaliste revient à son agression précédente.
Donald RUMSFELD – Vous vous répétez. Ma meilleure explication, la voici. La semaine dernière, j'étais en Corée du Sud et une journaliste, visiblement née bien après la guerre de Corée, m'a demandé pourquoi les Sud-Coréens devraient aller en Irak risquer leur vie pour les Américains. Je lui ai expliqué que je revenais d'une cérémonie à la mémoire des soldats américains tombés en Corée et que, sur le mur du monument, j'avais pu lire le nom d'un camarade de lycée qui avait été tué le dernier jour de cette guerre. Il y a cinquante ans, un journaliste américain aurait donc pu poser la même question: «Pourquoi de jeunes Américains devaient-ils aller risquer leur vie à l'autre bout du monde?» Eh bien, regardez par la fenêtre et vous aurez la réponse. La Corée du Sud est une société vibrante d'énergie, un miracle économique, une démocratie dynamique. Mais quand, la nuit, les satellites américains survolent la Corée du Nord, la seule lumière visible provient de la capitale Pyongyang. Partout ailleurs, c'est l'obscurité. Au nord, les gens crèvent de faim. Ils sont opprimés, torturés, enfermés dans des camps de concentration. En Irak aussi, ce qui compte pour le président Bush, c'est de faire ce qui est juste.
Le ministre constate que le journaliste ne sait plus comment le déstabiliser et lui dit qu'il se répète. Il reproche au journaliste de ne pas comprendre qu'en combattant le terrorisme, les Etats-Unis combattent pour tous les pays démocratiques, y compris la France. A travers son exemple coréen, il veut que les Français comprennent que des Américains sont venus mourir en France en 1944 pour les libérer des Allemands, donc qu'au lieu de critiquer les Américains, les Français devraient combattre à leur côté en Irak et leur être reconnaissants.
LE FIGARO – A condition de réussir...
Le journaliste affirme implicitement de nouveau que les Etats-Unis sont en train de perdre en Irak. Il n'interviewe toujours pas le ministre, il l'agresse. Il n'a donc nullement l'intention d'obtenir des renseignements intéressants pour ses lecteurs, mais seulement de profiter de sa position de journaliste pour manifester le maximum possible d'hostilité et de parti pris à un Américain qu'à l'évidence il déteste.
Donald RUMSFELD – C'est ce que nous faisons. Le peuple irakien est libéré du joug d'un dictateur qui avait rempli les fosses communes avec des milliers de ses concitoyens. Un dictateur qui avait utilisé des armes chimiques contre son propre peuple. Aujourd'hui, les Irakiens ont au moins une chance de vivre mieux.
LE FIGARO – Le «National Journal», une publication influente de Washington, a récemment titré: «La France avait raison». N'est-ce pas l'annonce d'un retournement d'opinion aux Etats-Unis?
N'arrivant pas à prendre l'avantage sur le ministre avec ses propres arguments, le journaliste essaie un argument d'autorité: "il y a même une publication influente…" (en fait, le National Journal est un journal local de la région de Washington, qui a, dans cette région comme parmi les leaders d'opinion, 5 fois moins de lecteurs que le Washington Post et 3 fois moins que le New York Times) "… qui pense que la France avait raison, donc qu'étant Français j'avais raison et vous, tort."
Donald RUMSFELD – Ah ! vous croyez ! Quand, après le 11 septembre 2001, nous avons porté le fer en Afghanistan, les opérations avaient à peine commencé que certains des journaux américains les plus prestigieux prédisaient déjà un enlisement à la vietnamienne. Même réaction au moment de l'intervention contre l'Irak. Nous étions à mi-chemin de Bagdad mais la presse annonçait la défaite. Aujourd'hui aussi, la mode est aux pronostics négatifs. Or je constate que les écoles irakiennes fonctionnent à nouveau. De même que les hôpitaux et les cliniques. La Banque centrale a rouvert ses portes. Une nouvelle monnaie a été mise en circulation. Tout cela en cinq mois et alors que des gens se font tuer tous les jours. En Allemagne et au Japon, après la Seconde Guerre mondiale, pour en arriver au même point, il avait fallu cinq ans.
Le ministre lui montre, exemple à l'appui, que les journaux se sont souvent trompés en prédisant des malheurs qui ne se sont pas produits. C'est lui qui a le dernier mot, le journaliste abandonnant la partie.
Conclusion
Cette interview montre qu'il y a des journalistes dont l'opinion personnelle inhibe l'objectivité. Ils font alors mal leur métier, qui consiste à rapporter des faits et des événements, et à les analyser de manière impartiale. Du coup, les articles comme le précédent (qui occupe 2/3 de la page 2 du Figaro) sont dénués de valeur : ils n'apportent strictement rien de nouveau à un lecteur.
Note légale
L'association Médias et Démocratie respecte les lois, notamment celles sur la diffusion d'informations par Internet. Par conséquent elle ne publie ni injure ni diffamation; elle respecte le droit de réponse et de rectification; elle avertit les journalistes, médias et personnes physiques ou morales citées dans un de ses textes de la publication de celui-ci, pour leur permettre d'exercer leurs droits de réponse et rectification. Cet avertissement est envoyé par message Internet au plus tard le lendemain de la publication. Au cas où une personne citée prouverait une erreur dans un texte publié par l'association, celle-ci s'engage à lui présenter des excuses et à publier une rectification dans les meilleurs délais.