Commentaires sur l'article de Charles GAVE (Le Figaro du 13/04/2004):
"La revanche du communisme d'Etat"
J'ai trouvé cet article intéressant, parce qu'il donne une interprétation de la défaite de la droite aux élections régionales très différente de celle que j'ai exprimée le 31 mars 2004 dans le texte : "Régionales 2004 : les Français ont encore voté sans savoir".
Voici l'interprétation de M. Gave, un économiste libéral auteur du livre « Des lions menés par des ânes » (Robert Laffont), qui explique les mécanismes économiques de manière très facile à comprendre.
§ L'économie française comprend deux secteurs:
· Un secteur privé, où règne la concurrence, qui représente à peu près 60% du PNB. Son taux de croissance depuis 1984 est inférieur à 1% par an ;
· Un secteur public, organisé (dixit M. Gave) "selon le principe communiste de la « valeur travail » et qui compte pour les 40% restants. Ici, le taux de croissance est de 3% par an."
§ Principes d'une économie communiste (donc du secteur public français):
· Capital : ne coûte rien, ne rapporte pas d'intérêts; rentabilité et profit ne sont pas pris en compte. L'Etat accorde, par décision politique, du capital à certaines entreprises (qui ne peuvent faire faillite), certaines associations ou certaines administrations.
· Travail : pas de notion de productivité, emploi à vie.
[Remarque de Daniel MARTIN : en Union Soviétique, les planificateurs de l'Etat central imposaient à chaque entreprise, chaque travailleur, des quantités minimales à produire ; ceux qui ne les atteignaient pas risquaient des ennuis, ceux qui les dépassaient étaient appelés "stakhanovistes" et recevaient une récompense. La société communiste à laquelle pense M. Gave est la société idéale dont rêvait Karl Marx… et celle des administrations françaises ; on n'y pratique ni la mesure de la productivité, ni la sanction des fonctionnaires insuffisamment productifs.]
· Prix : fixés par le gouvernement; si la demande dépasse l'offre, il y a pénurie, si elle est inférieure à l'offre, il y a gaspillage.
· Concurrence : n'est pas acceptée, les fonctionnaires préférant les monopoles d'Etat. Il n'y a pas non plus de "clients" (qui ont des droits), il n'y a que des "usagers" (qui ont toujours tort).
§ Exemples de secteurs économiques français opérant selon les principes communistes ci-dessus :
· Le secteur public de la santé ;
· L'Education nationale ;
· Les administrations centrales, régionales et communales ;
· Le secteur de l'énergie (EDF-GDF) ;
· La Poste ;
· Une bonne partie des télécommunications.
§ Le nombre d'électeurs d'un secteur économique, aussi large que les secteurs privé et public considérés ici, est proportionnel au poids relatif de ce secteur. Donc 40% des électeurs ont un travail lié, directement ou indirectement, au secteur public ; dans leur immense majorité, ils sont fortement politisés et votent à chaque élection ; et ils votent surtout à gauche, parce qu'ils ont intérêt à ce que leur secteur économique public survive et se développe.
§ La quasi-totalité du personnel politique, de droite ou de gauche (députés, sénateurs, administration) est d'origine fonctionnaire. Même les élus qui représentent les électeurs des 60% du PNB du secteur privé sont, pour la plupart, des fonctionnaires et ont des réflexes de fonctionnaire.
Les 60% d'électeurs du secteur privé ne se reconnaissent donc pas dans leurs élus, qui les trahissent à chaque occasion. Dégoûtés de la politique, ils s'abstiennent souvent de voter ou votent FN.
Si on suppose chez les 40% d'électeurs du secteur public une participation de 90% et un vote 80% à gauche, celle-ci aura systématiquement 0,4 x 0,9 x 0,8 = 28,8% des inscrits. Si les 60% d'électeurs restants participent au vote à 60% en votant 70% à droite et 30% à gauche, la droite a au total 25,2% des inscrits et la gauche 28,8 + 10,8% = 39,6% des inscrits : elle gagne largement les élections.
§ Le problème de la France est donc que les électeurs de droite sont, selon M. Gave, "constamment représentés par des fonctionnaires qui n'ont pratiqué et ne comprennent que le mode d'organisation communiste et n'ont aucune affinité avec le secteur de production capitaliste, qu'au fond d'eux-mêmes ils méprisent.
"Toute « alternance » politique n'est donc qu'un mirage, une illusion, ce qui amène les lecteurs non communistes à se désintéresser de plus en plus des élections".
§ En France, les réformes sont donc impossibles, puisqu'elles "consisteraient à faire reculer le mode de production communiste, ce qui est impossible puisque quasi 100% du personnel politique est issu de ce dernier. Le monde communiste (étatique) a réussi l'exploit de contrôler la totalité des leviers de commande".
§ M. Gave conclut "qu'avec 60% de la population mise en coupe réglée par les 40% restants, et empêchés par tous les moyens de s'exprimer, la politique a un très haut risque."
"Toutes les aventures communistes et technocratiques s'étant mal terminées, il en sera de même pour celle-ci. Si l'Union soviétique a sauté, on ne voit pas pourquoi le monde communiste français ne sauterait pas. Il va sauter, et dans la douleur…"
Différences avec l'opinion que j'ai exprimée
Dans mon texte Régionales 2004: les Français ont encore voté sans savoir, j'attribuais le mécontentement constant des électeurs depuis 23 ans à leur frustration, elle-même issue du fait que leurs espoirs étaient toujours déçus. A leur tour, ces espoirs étaient déçus parce qu'ils étaient toujours utopiques, les Français ne connaissant pas les lois économiques, parce que ni le gouvernement, ni les médias, ni les syndicats ne les leur expliquent… quand ils n'affirment pas des contrevérités par démagogie, quand ils ne promettent pas des progrès impossibles.
Je ne faisais pas la distinction entre les insatisfaits de droite et de gauche, les salariés du secteur public et ceux du secteur privé. M. Gave a le mérite d'aller plus loin que moi, si l'on tient compte du fait que ce sont surtout les fonctionnaires et assimilés qui revendiquent et font grève, parce qu'ils n'obtiennent jamais tout ce qu'ils voulaient. Aucun gouvernement, ni de droite ni de gauche, ne peut modifier ou ignorer les lois économiques au profit de ses fonctionnaires, mais aucun n'a le courage de le leur dire et de s'attaquer à leurs privilèges. Et M. Gave en donne la raison : ses membres sont eux-mêmes pour la plupart fonctionnaires, comme les fonctionnaires sous leurs ordres.
Le problème, avec le raisonnement de M. Gave, est qu'il explique bien les basculements de droite à gauche, mais pas ceux de gauche à droite, qui se sont pourtant produits en 1986, 1993, 1995 et 2002! J'en conclus donc que son raisonnement ne fait que compléter le mien, qui reste valable.
13/04/2004
Définition
PNB (Produit National Brut): ensemble des biens et des services produits en France (appelé PIB) plus les produits et services produits par des entreprises françaises à l'étranger moins les produits et services produits en France par des entreprises étrangères.