Chirac dans le texte
La parole et l'impuissance

Par Yves Michaud, professeur de philosophie à l'université de Rouen

Editions Stock

Ce livre d'un adversaire politique du président Chirac est basé sur des citations de lui et offre des commentaires particulièrement sévères

 

Voici des extraits de l'ouvrage. Les passages en italique sont des citations de M. Chirac. Les phrases entre crochets […] sont des commentaires de Daniel MARTIN.

Mondialisation, gouvernance mondiale (extraits des pages 123 à 133)

 

M. Chirac a proposé trois séries d'initiatives grandioses pour un gouvernement du monde.

 

Les premières concernent les principes et devraient se traduire par l'adoption d'une charte du nouvel ordre international. Celle-ci affirmerait la responsabilité partagée des nations dans la gestion des risques et des crises, l'équité et la solidarité dans la mondialisation, elle exigerait le respect de la diversité culturelle et biologique et comporterait un principe de précaution généralisé, tout en affirmant bien sûr la primauté de la liberté démocratique... et un principe de subsidiarité laissant quand même aux États le soin de régler eux-mêmes les problèmes de leur ressort - si évidemment il en reste en dehors de la fixation du prix du timbre-poste.

 

Les secondes concernent les institutions de cette gouvernance mondialisée et les adaptations que devrait connaître l'Organisation des Nations unies, notamment avec la création d'un Conseil de sécurité économique et social, pendant du Conseil de sécurité, et d'une Organisation mondiale de l'environnement.

 

Enfin il faut bien se donner les moyens d'agir et M. Chirac relance l'idée d'une taxe Tobin, non plus sur les mouvements de capitaux financiers mais sur d'autres «émissions» ou transactions, comme la consommation d'eau, les paiements par carte bancaire, l'émission de C02, etc.

 

Tout cela est ébouriffant et on y trouve M. Chirac au plus haut de lui-même. Ceux qui, en France, n'ont pas eu connaissance de ces proclamations, faites en général à l'étranger, en resteront sidérés.

 

D'abord il ne s'agit de rien de moins que de faire adopter par l'humanité une Constitution mondiale à laquelle même Kant n'aurait pas osé songer. Que la majorité des pays soient non démocratiques, préoccupés de leur seul intérêt et de leur développement économique à base de croissance dopée et de consommation débridée n'a strictement aucune importance : le sens de l'humanité et le sauvetage de la planète commandent l'adoption d'une telle Constitution. On peut supposer que, s'il est encore assez jeune pour cela, M. Chirac serait même prêt à assumer la présidence des Etats-Unis du monde.

 

Ensuite, il ne s'agit de rien de moins non plus que d'ajouter des instances de gouvernance mondiale à une gouvernance mondiale des Nations unies dont le moins qu'on puisse dire est que, sous sa forme actuelle, elle fonctionne avec une réussite limitée. Le Conseil de sécurité, même mobilisé par l'intense lobbying de la France en 2002 et en 2003, n'a pas eu plus les moyens d'empêcher l'intervention américaine en Irak qu'il n'a eu depuis cinquante ans ceux de faire respecter ses résolutions sur la paix au Moyen-Orient. On ne voit pas beaucoup mieux comment un Conseil de sécurité économique et social s'opposerait aux délocalisations, imposerait la couverture médicale universelle, répartirait les bénéfices des multinationales. La seule question que M. Chirac ne pose à aucun moment est : avec quelles forces?

 

Avec ce projet de gouvernement mondial, on entre, comme par lévitation, dans un monde de rêve où tout glisse et où tout se passe merveilleusement bien, parce que tous les hommes y sont de bonne volonté et débordent de bienveillance, qu'il n'y a plus ni tyrans ni escrocs, ni croyants illuminés ni riches avaricieux, ni pauvres affreux sales et méchants. C'est la Paix perpétuelle plus la Nouvelle Héloïse. Hegel avait une expression pour dire cela : il parlait du monde de la «belle âme» où chacun donne à chacun l'assurance répétée de sa bonne volonté et de la pureté de ses intentions.

 

Le plus drôle est toutefois pour la fin. Si M. Chirac fait l'impasse sur les moyens de la contrainte, il n'oublie jamais l'argent - et encore moins les impôts. Son idée d'une «autre» taxe Tobin, qui ne serait ni une taxe ni une taxe Tobin, mais qui rapporterait quand même de l'argent, est désarmante de naïveté et de roublardise. On ne voit pas en effet comment, si une taxe sur les mouvements de capitaux est économiquement impraticable et techniquement impossible à mettre en place, comme M. Chirac le reconnaît de la taxe Tobin, une autre taxe sur les émissions de CO2, la consommation d'eau ou des consommations courantes à définir (les préservatifs? la bière Corona? ou, pourquoi pas s'il s'agit de rire, les règlements en argent liquide?) serait plus praticable et techniquement plus réalisable.

 

En revanche, on voit très bien que M. Chirac s'est dit qu'on pourrait, après tout, instituer un nouvel impôt dans le genre TVA ou vignette. Subitement, des hauteurs de l'amour de l'humanité et de la Nouvelle Héloïse, on tombe dans Le Gendarme de Saint-Tropez : là où Tobin se cassait les dents, le président français colle sa vignette. Sous quel képi, on n'en sait rien. Au-delà du comique, on a au passage la confirmation que M. Chirac, partisan inconditionnel de la baisse des prélèvements fiscaux, ne voit jamais aucun inconvénient à en rajouter d'autres pourvu qu'ils soient nouveaux, ne s'appellent pas impôt, mais contribution, prélèvement ou, pourquoi pas, remboursement de la dette sociale mondialisée...

[Citations de M. Chirac montrant son utopisme en matière de gouvernance mondiale]

Pour une mondialisation maîtrisée et civilisée, au service de tous, respectueuse de notre diversité culturelle et protectrice de notre environnement, les Nations unies devraient réfléchir à l'adoption solennelle, lors de l'Assemblée du millénaire, d'un texte édictant les principes sur lesquels la communauté des nations pourrait bâtir le nouvel ordre international. Pour l'édifier, et à titre de contribution, je propose sept principes, sept piliers qui pourraient être soumis à la réflexion commune des Nations unies :

§           principe de responsabilité collective dans l'action, excluant les tentations unilatérales et conduisant à une gestion collégiale des risques globaux et des menaces qui pèsent sur nos peuples;

§           principe d'équité, afin que les mécanismes de régulation de la mondialisation et de gestion des risques globaux agissent au bénéfice du plus grand nombre et contribuent à une juste répartition des charges;

§           principe de solidarité, pour lutter contre l'exclusion des individus ou des nations;

§           principe de diversité, pour préserver la richesse culturelle, linguistique et biologique du monde face aux risques d'uniformisation que porte la mondialisation;

§           principe de précaution, qui doit s'appliquer bien au-delà du domaine de l'environnement, pour léguer indemne aux générations à venir cette Terre qui leur appartient;

§           principe de liberté pour assurer partout la démocratie et le respect de la Déclaration universelle des Droits de l'homme;

§           principe enfin de complémentarité, car les nouvelles règles internationales ne devront être élaborées aux niveaux régional et mondial que lorsqu'elles sont indispensables.

Vœux au corps diplomatique, Paris, 7 janvier 1998.

 

Aussi ai-je souhaité créer un groupe de travail pluridisciplinaire [...]. Ce groupe aura pour mission :

§           de recenser les réflexions et réalisations actuelles, en France comme à l'étranger. Il s'inspirera notamment d'expériences de prélèvement volontaire automatique en cours ou à l'étude (Carte bleue, vignette, centime sur l'eau) ;

§           de formuler des recommandations sur les assiettes envisageables, telles que l'énergie, le commerce international de certains biens, les transactions financières internationales, certaines consommations courantes, ainsi que les modalités possibles de recouvrement ;

§           les procédures d'affectation et de gestion de ces ressources pour en assurer un usage efficace, démocratique et transparent ;

§           la meilleure façon de faire progresser cette idée sur la scène internationale.

Paris, 12 novembre 2003.

Prudhommeries (page 285)

[On appelle prudhommerie l'attitude d'une personne qui s'exprime dans un langage sentencieux et ridicule, à la manière de Monsieur Prudhomme.]

 

Je compte beaucoup sur l'appui de ce qui ne s'exprime pas, comme l'élévation mystique du matin sur la France.

La Lueur de l'espérance, 1978, op. cit., p. 236.

 

La France a été présente dans le monde. Elle l'est toujours. Elle entend le demeurer.

Déclaration à l'Assemblée nationale, 9 avril 1986.

 

La lutte contre le terrorisme est un combat.

Déclaration télévisée, 18 septembre 1986.

 

Les situations de crise auxquelles nous devons nous préparer afin que la dissuasion ne soit pas mise en défaut sont, il est vrai, largement imprévisibles.

Discours devant l'Institut des hautes études de défense nationale, 12 septembre 1986.

 

Votre cité [Berlin], aujourd'hui plus que jamais, est au cœur de l'Europe.

Brandeburghalle, Berlin, 2 juillet 1987.

 

Le désarmement n'est pas une fin en soi. Il doit avant tout viser à assurer une plus grande sécurité et, ce faisant, permettre de corriger les déséquilibres et de remédier au surarmement.

Déjeuner avec le président Honecker, Berlin, 8 janvier 1988.

Pschitt, art de mentir (pages 294-295)

Je me concentrerai sur un très bel exemple de ces mensonges par omission, où le public français n'a, en toute innocence, vu que du feu.

 

Comme on sait (cf. «Mondialisation, gouvernance mondiale», deuxième partie), à partir de la fin des années 1990, M. Chirac se fait le messie de la gouvernance mondiale, de la défense de l'environnement de la planète et de l'assistance universelle aux pays pauvres. Bref, il devient une sorte de supermilitant d'Attac, recommandant même (y compris jusqu'au jour d'aujourd'hui) la création d'une nouvelle taxe Tobin sur je ne sais quelle consommation universelle pour financer ses grandioses projets. La rencontre mondiale de Johannesburg en 2002 est, à tous les sens du mot, le sommet de cette annonce faite à la planète.

 

Or il se trouve qu'en novembre 2001, lors de la session de négociation de l'Organisation mondiale du commerce à. Doha, au Qatar, la France a mené un féroce combat, au nom des pays de l'Union européenne, mais en fait surtout pour son propre compte, pour faire échouer tout projet d'accord sur la suppression des subventions aux paysans des pays européens. Une mesure capitale pour les pays moins développés est donc bloquée par la France au nom de la fameuse PAC, la politique agricole commune, qui profite tant aux paysans français. Or, quand on lui demande le 13 novembre, à Riyad, ce qu'il pense de la négociation, M. Chirac dit qu'il ne sait pas, qu'il n'a pas encore les informations. Le lendemain, le 14, il associe hypocritement son Premier ministre qui n'en peut mais dans un communiqué de presse saluant les avancées de Doha, en ne disant quasiment rien de l'enjeu des subventions. Par la suite, il se garde bien de parler de l'échec de la négociation, a fortiori des responsables de cet échec... Seul Tony Blair lui tient tête le 25 octobre 2002 lors d'un échange vif en Conseil des ministres européens où il lui reproche de soutenir d'un côté la cause des pays pauvres et de l'autre la PAC qui les écarte des marchés agricoles. La violence de l'altercation qui s'ensuit indique qu'il a touché juste.

[Obligations à l'égard des générations suivantes]

Nous avons l'obligation morale d'assurer la prospérité des générations futures. Nous y parviendrons si nous le voulons. Rien de tel qu'une volonté bien trempée pour atteindre un but.

"La France pour tous", 1995, op. cit., p. 101-102

 

[Il est scandaleux d'exprimer une obligation morale de prospérité pour les générations suivantes tout en dirigeant un Etat qui dépense chaque année sans exception depuis 30 ans plus d'argent qu'il reçoit. Ces déficits budgétaires alourdissent la dette, déjà colossale, que nous laissons aux générations suivantes. Ces dépenses excédentaires résultent d'une politique électoraliste consistant :

§           à distribuer de l'argent pour s'attirer les bonnes grâces de diverses catégories sociales (intermittents du spectacle, agents EDF, buralistes, etc.) ;

§           à baisser l'impôt sur le revenu en compensant les manques à gagner avec de la dette supplémentaire.

 

Voir :

§           "Comment 30 ans de déficit ont mené l'Etat au bord de l'asphyxie"

§           "Grâce au feu vert de l'Union européenne, notre déficit budgétaire croîtra encore plus vite sur le dos des générations suivantes"

 

 

Voir aussi, en complément : "Le président Chirac a l'art de se faire détester".

 

 

Daniel MARTIN

 

 

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