Commentaires sur l'article publié dans Le Figaro Entreprises du 16/02/2004 - extrait de la rubrique La Semaine de Jacques Maillot :
"Commerce et colonisation"
"On ne s'est pas bien rendu compte de la menace que fait peser sur nous le fait d'utiliser pour nos actes les plus quotidiens des logiciels américains. On commence à la mesurer. A cause du drame du spam, les fournisseurs d'accès augmentent leurs niveaux de sécurité. Résultat, par exemple, chez l'américain AOL : si votre système ne correspond pas à ses nouvelles normes, vous ne pouvez plus envoyer vos inoffensifs courriels à vos correspondants AOL. Vous vous enquérez de la chose et AOL vous répond : «Lorsqu'une entreprise (ou l'administrateur d'un serveur) nous contacte pour un problème de non réception ou pour savoir pourquoi ses utilisateurs ne peuvent pas envoyer d'e-mails aux abonnés AOL, nous ne sommes pas habilités à traiter ce problème. Il faut donner le numéro de téléphone des techniciens AOL à l'ingénieur de l'entreprise impactée qui doit impérativement parler anglais.» Au fait, où se trouve exactement la frontière entre commerce et colonisation?"
Ce petit texte a un grand mérite : il pose deux problèmes, celui de la colonisation américaine et celui, plus général des produits et services étrangers.
Pendant plus de 1000 ans, les gens cultivés qui voulaient communiquer étaient obligés de le faire en latin. Newton a publié en latin, en 1687, son célèbre ouvrage qui posait en trois lois les principes de la mécanique "Philosophiae naturalis principia mathematica", parce que c'était la seule langue comprise par les gens instruits de son époque quelle que soit leur langue maternelle. Sans en avoir parlé avec lui, on peut sans risque affirmer qu'il ne se sentait pas colonisé par les Romains, disparus plus de 1000 ans auparavant. Il faisait simplement l'effort de s'exprimer dans une langue comprise par ceux à qui il s'adressait.
Aujourd'hui, la mondialisation facilite énormément l'achat de produits et services d'origine étrangère. Pour que de tels produits ou services puissent être offerts en français, il faut que deux conditions soient réunies :
§ Qu'il y ait suffisamment de clients français pour justifier l'effort de recrutement et formation de francophones ou de traduction des documentations.
§ Que ces produits ou services soient suffisamment stables, c'est-à-dire que leur durée de vie avant évolution importante soit suffisante. Pour que le personnel de services francophones apprenne les particularités d'un produit et puisse ensuite utiliser ces connaissances avec les clients, il faut que ces connaissances soient utiles au moins pendant un certain nombre de mois. Si les services évoluent au bout de quelques semaines, comme c'est le cas pour l'assistance à l'utilisation de certains logiciels, le temps de former des francophones à un logiciel celui-ci a déjà été remplacé par la version suivante. Les clients francophones ont alors un choix simple : se passer du logiciel ou du service considéré, ou apprendre l'anglais. Il n'y a aucune colonisation, il y a accélération de l'apparition de produits et services innovants. Il y a aussi le fait que beaucoup de ces produits et services proviennent de pays anglophones, et que la France n'en produit pas d'équivalents ou de plus compétitifs.
Pour des articles de provenance étrangère, il faut que les traductions aient le temps d'être faites et distribuées avant le remplacement de l'article par un nouveau produit. En matière de téléviseurs, magnétoscopes, appareils photo numériques, matériel informatique, etc., dont la survie avant obsolescence est de quelques mois, le temps manque. C'est pourquoi les modes d'emploi de beaucoup de ces appareils, d'origine asiatique, sont traduits sur place et s'avèrent à peu près inutilisables en France : la manière d'expliquer des peuples de cette région est souvent très différente de la nôtre; les traducteurs connaissent mal le français et ils ne peuvent vérifier, appareil en mains, que le fonctionnement qu'ils décrivent est bien celui qui se produit.
Le problème de traduction incompréhensible existe aussi dans l'Union européenne. Exemple : la documentation d'une voiture de luxe allemande très connue de 90.000€ comprend environ 650 pages. Sa traduction française a été faite par des gens qui n'ont vérifié ni l'exactitude, ni même la pertinence des instructions d'utilisation qu'ils rédigeaient. Le résultat est un casse-tête pour le client français et une perte de temps pour son concessionnaire, qui doit lui expliquer chaque fonction gestes à l'appui. La traduction est si mauvaise qu'on y relève des phrases en allemand oubliées par le traducteur, ce qui prouve aussi l'absence de relecture. Véhicule cher fabriqué dans l'Union européenne ne rime donc pas nécessairement avec traduction de qualité.
On ne parle jamais de colonisation par les asiatiques qui vendent des appareils électroniques ou les Allemands : cette accusation est réservée aux Américains par ceux qui confondent défense de notre culture, dont la langue est l'élément principal, et adaptation aux produits, services et activités d'aujourd'hui.
De même que les gens instruits ont été obligés d'apprendre le latin pendant des siècles et ne se sont pas sentis colonisés pour autant, de même l'adaptation à notre vingt-et-unième siècle demande certains efforts, comme apprendre l'anglais, qui a remplacé le latin, et savoir utiliser Internet. Ceux qui refusent cet effort seront mal intégrés dans notre société et se sentiront exclus. S'agissant de connaissances nécessaires à tous, le gouvernement a la responsabilité de les fournir dans le cadre de l'instruction publique, aux jeunes comme aux moins jeunes, directement ou par associations interposées. Il ne s'agit pas ici de culture, mais de connaissances nécessaires pour travailler, consommer et s'informer. Parler anglais n'a jamais empêché de connaître et d'aimer le français, ou d'apprécier la culture et les arts d'origine française.