IRAK : ce que la télévision ne dit pas aux Français

 

Selon un sondage de février-mars 2001, à la question: «Comment vous informez-vous sur ce qui se passe dans le monde?» 64% des Français ont répondu "la télévision". Donc, lorsque les journaux télévisés et les rares émissions spéciales n'informent pas le public sur un sujet donné, la grande majorité de ce public n'est pas informée.

 

C'est le cas pour les sujets de politique et d'économie, qu'il s'agisse de la France ou de l'étranger. C'est ainsi que, sur 30 à 40 minutes de journal télévisé du soir, le temps consacré à ces sujets par TF1, France 2 ou France 3 est en moyenne de 4 minutes. Cette durée suffit pour diffuser quelques images, en général choisies pour leur contenu émotif, pas pour informer les téléspectateurs.

 

La seule émission efficace d'information de toute la télévision française est "C dans l'air" d'Yves Calvi, diffusée du lundi au vendredi à 17h50 sur France 5, avec, hélas, une audience minime.

 

A ce manque d'information politique s'ajoute, dans le cas de l'Irak, répétitif car abordé chaque soir, un effet de désinformation, dû au manque de rigueur des journalistes et à leur antiaméricanisme. Les seules images qu'on nous montre ces jours-ci sont des explosions, des véhicules militaires américains en flammes, des cadavres mutilés, des otages le couteau sous la gorge et des Irakiens qui sautent de joie en hurlant leur haine de l'occupant. Les seuls commentaires ajoutés font passer le message que tous les Irakiens, chiites et sunnites confondus, sont unis dans leur révolte contre les Américains, qui n'ont aucune solution militaire ou politique, et abandonnent les villes aux insurgés les unes après les autres. Le téléspectateur ne peut qu'en déduire que ces bellicistes d'Américains seront punis comme ils le méritent, après avoir envahi un pays contre l'avis du reste du monde.

 

Mais lorsqu'on s'informe à d'autres sources que les journaux télévisés français, Le Monde ou Le Figaro par exemple, ou le New York Times, le Washington Post ou CNN, on tire d'autres conclusions.

§           Contrairement à ce que laissent entendre nos chaînes de télévision, les insurgés irakiens sont une petite minorité: des sunnites nostalgiques de la dictature sanglante de Saddam Hussein, des terroristes se réclamant d'al Qaida ou des chiites qui veulent imposer une théocratie à l'iranienne, c'est-à-dire des ennemis de la démocratie qui veulent s'imposer par la force. La grande majorité des Irakiens ne veut pas d'un retour à la dictature, qu'il s'agisse d'une dictature laïque comme celle de Saddam Hussein, ou religieuse comme celle des mollahs.

§           Parmi les 15 millions de chiites, les insurgés sont les quelques milliers de membres de la milice de Moktada Sadr, un mollah extrémiste méprisé et détesté par l'immense majorité de ses coreligionnaires, dont le seul but est d'obtenir une participation au gouvernement qui se mettra en place à partir du 30 juin 2004.

§           Dans les autres communautés irakiennes, les Kurdes, les Turcomans, etc., il n'y a pas de révolte. Elles constituent 20% des Irakiens, mais les journaux télévisés ignorent leur existence en laissant entendre que tous les Irakiens sont en lutte. Ce qui est vrai, c'est qu'il existe un nationalisme irakien, qui se renforce à chaque jour qui passe, tous les Irakiens constatant que les Américains n'arrivent pas à imposer ni un état de droit ni même une bonne sécurité.

§           L'immense majorité des Irakiens se terrent dans leurs maisons. Ils ont aussi peur de participer à l'insurrection que de sortir dans la rue, à cause des attentats. Ils savent que si les Américains partent, ce sera au moins le chaos, c'est-à-dire le règne des bandes armées qui pillent et tuent, au pire la guerre civile entre tribus et/ou communautés religieuses.

Et, si une de ces communautés a le dessous à un moment donné, ses coreligionnaires étrangers risquent d'intervenir en Irak pour les aider: les Iraniens aideraient les chiites, d'autres arabes sunnites aideraient les sunnites irakiens et les Turcs secourraient les Kurdes, pour ensuite occuper le Kurdistan irakien et ses champs de pétrole. S'ils partent d'Irak en y laissant le chaos, les Américains risquent une conflagration majeure au Moyen-Orient, donc des problèmes mondiaux d'approvisionnement en pétrole, en plus d'un terrorisme encouragé.

§           Le premier désir des Irakiens, et de loin, est l'état de droit, pour que cessent les attentats et que repartent l'économie et les services publics. Le départ des Américains ne vient que loin après, et à condition que l'état de droit soit assuré.

§           La télévision française présente la situation en Irak de manière simpliste, en se contentant du message que les forces coalisées sont en état de défaite. Il suffit pourtant d'un minimum de bon sens pour que l'on comprenne ceci:

·            Dès que les insurgés s'organisent en groupes de quelques dizaines d'hommes, pour disposer d'une force suffisante pour une attaque significative, l'armée américaine a tous les moyens nécessaires pour les défaire; son problème est seulement de faire le minimum de victimes civiles, lorsque ses soldats tirent sur des insurgés cachés parmi les habitants pacifiques. Aucune force paramilitaire organisée ne peut combattre plus de quelques jours contre une armée régulière, particulièrement l'armée des Etats-Unis, à cause de sa technologie, de son support aérien et de ses moyens de combat nocturne.

·            Les groupes insurgés seront donc vaincus et leurs membres tués ou dispersés. Les villes insurgées seront reprises, après négociation ou au prix de combats de rue si nécessaire, car les Américains n'ont pas le choix: s'ils perdent en Irak comme ils ont perdu au Vietnam, l'impact sur les populations arabes et les terroristes islamistes sera immense et catastrophique. Il sera hors de prix. Il est donc inenvisageable, période électorale ou pas.

·            Efficace contre des groupes organisés, l'armée américaine ne l'est pas contre des terroristes isolés. Aucune armée ne peut empêcher des attentats perpétrés par un homme ou deux, quels que soient ses effectifs. Les milliers de soldats qui tentent sans succès d'attraper Ben Laden illustrent le problème.

 

Après avoir maté la rébellion, ou obtenu que les insurgés organisés cessent le combat et acceptent l'autorité de la police irakienne, les Américains ne pourront empêcher les attentats que si la majorité des Irakiens y contribue. Et cette majorité n'agira contre des terroristes que si elle a un état de droit à défendre, ainsi que des perspectives de progrès économique. Il faut donc rétablir des services publics et un minimum de sécurité, et permettre à l'économie de re-décoller, pour que les Irakiens préfèrent cet état de droit au point de le défendre et dénoncer les terroristes.

 

C'est sur ce point qu'on ne voit pas de solution: la stratégie actuelle des Américains, basée sur la force et l'investissement, ne peut réussir que si leurs troupes instaurent un état de droit, ce qui demande des centaines de milliers de soldats, qui doivent être omniprésents. Pour que les Américains seuls disposent d'une telle force, leur gouvernement doit recourir à la conscription, ce qui est impensable sans une justification de péril national impossible à fournir en ce moment.

 

Pour qu'un ensemble de pays envoient un tel contingent, et le maintiennent pendant des années en assurant la relève périodique des troupes, il faudrait que les Nations unies le demandent; cela n'aura pas lieu tant que les Etats-Unis ne leur abandonnent pas le pouvoir et que la majorité des grands pays est contre une telle intervention, parce que leurs citoyens n'en comprennent pas l'enjeu (la stabilité du Moyen-Orient et l'échec au terrorisme).

·            La démocratie ne sera pas instaurée en Irak, contrairement au désir et à la promesse des Américains. Pas dans un futur proche. Il y a de nombreuses raisons à cela, que j'ai détaillées en 2003 dans le texte Irak, Afghanistan : la démocratie impossible. Il y a en plus deux raisons particulières à l'Irak:

ü         Les Irakiens ne sont pas des gens dignes de confiance: les soldats ou les policiers formés par les Américains disparaissent souvent après avoir vendu leurs armes ou leur uniforme, les responsables changent fréquemment d'avis et reviennent sur leurs promesses, la plupart des gens sont prêts à se vendre, beaucoup de gens manquent de calme, les diverses communautés et tribus se haïssent depuis des lustres, etc.

ü         On ne peut imposer une démocratie dans un pays à partir d'une occupation étrangère, forcément perçue comme illégitime.

 

 

Daniel MARTIN

 

 

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