Contre-courant : Le monde selon Bush

Documentaire diffusé sur France 2 le vendredi 18 juin 2004 à 22h35

 

Ce documentaire est le pire exemple de journalisme irresponsable que j'aie jamais vu. J'en décris ici le contenu et, entre crochets [ ], les réflexions qu'il m'inspire.

L'émission selon France 2

Voici la présentation qu'en donne France 2 sur son site http://www.france2.fr :

"Aller à contre-courant, c'est ne pas aller dans le sens du poil ni dans celui du consensus. C'est passer au-delà des apparences. C'est dire et montrer des choses qui ne le sont pas ailleurs, donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. C'est enfin agiter des idées qui ne sont pas les idées dominantes, mais qui peuvent s'avérer intéressantes demain."

[France 2 nous annonce là des révélations et un approfondissement des informations généralement diffusées. En fait, le documentaire confond information et réquisitoire: on y a soigneusement choisi tout ce qui peut salir le président Bush et son entourage, sans leur accorder un droit de réponse à chacune des innombrables accusations infamantes dont on les accable. Les auteurs espèrent sans doute que l'accumulation d'horreurs reprochées provoquera le mépris et la haine, même chez les téléspectateurs sceptiques.]

"Documentaire. Réalisé par William Karel. D'après Eric Laurent (La Guerre des Bush et Le Monde secret de Bush, éd. Plon). Produit par Flach Film. Avec la participation de France 2, RTBF, TSR et SBS.

Qui est Georges W. Bush ? Ce film raconte les 1 000 jours de sa présidence, des attentats du 11 septembre au bourbier de la guerre en Irak. Il dresse un état des lieux de l'Amérique d'aujourd'hui et tente de comprendre comment un petit groupe d'hommes, sous l'influence des "faucons" néo-conservateurs, a pris le contrôle de la politique étrangère américaine. Pour eux, le 11 septembre fut "la divine surprise" (Stanley Hoffmann). Dès le lendemain, ils ont perçu l'intérêt que ces attentats présentaient pour la promotion de leurs idées, redessiner la carte du Proche et du Moyen-Orient au nom de la "croisade" contre le terrorisme et marteler la même idée, quasi-obsessionnelle : "Il faut abattre Saddam Hussein puisqu'il est responsable des attentats du 11 septembre et qu'il possède des armes de destruction massive". Ce film tente aussi de raconter les liens troubles entre les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite, les abus de la loi "Patriot Act", au nom de l'état de guerre contre le terrorisme, le poids écrasant de la religion au sein même du gouvernement et surtout celui de la corruption. Car les Bush, père et fils, depuis longtemps associés en affaires avec les Ben Laden, ont non seulement dîné avec le diable, mais se sont souvent invités à sa table."

Le déroulement

Pendant deux heures, le téléspectateur voit une série de clips et d'extraits d'interviews de nombreuses personnalités. Le tout est organisé pour que s'imposent une série de conclusions désastreuses, infamantes, sur le président G. W. Bush, sa famille, son entourage et ses amis politiques. Parmi les affirmations claires et les images qui ne font que suggérer, voici un échantillon du message au téléspectateur:

§           G. W. Bush est sot, incompétent et inexpérimenté, car n'ayant jamais voyagé hors des USA avant son élection.

[Et il est si habile qu'il a été élu par des dizaines de millions d'américains, sans doute complètement démunis de discernement.]

§           Atteint d'obscurantisme religieux, il se croit appelé par Dieu pour régenter le monde en arbitre du Bien et du Mal.

[La laïcité de la France est un phénomène minoritaire parmi les nations, même si les Français ne veulent pas le savoir. La plupart des pays invoquent la religion en politique. Exemples: la Pologne, le Royaume-Uni dont le blason porte la devise "Dieu et mon droit", etc.

90% des Américains sont croyants, et l'immense majorité approuve les références fréquentes à Dieu dans la conduite des affaires publiques. Les auteurs du documentaire ont fait en sorte que les téléspectateurs se disent que M. Bush est le même genre de terroriste religieux que Ben Laden.]

§           Le président Bush est un corrompu, fils de corrompu et petit-fils de corrompu. Il a été élu avec l'argent de ses amis Saoudiens et des multinationales de l'armement.

[Bien qu'une grande partie des accusations infamantes lancées contre cette famille par le documentaire soient connues, leur violence et leur accumulation constituent un message qui salit le Président et sa famille plus qu'on ne peut l'imaginer. C'est plus que de l'antiaméricanisme, c'est de la haine diffusée avec toute l'habileté nécessaire pour convaincre.

Quand on songe que ce documentaire a été préparé pendant que, le 6 juin 2004, le président Chirac remerciait et félicitait M. Bush pour la délivrance de la France et parlait d'amitié éternelle…

Quand on songe qu'il est diffusé sur une chaîne d'Etat, financée par les contribuables et tenue à respecter une charte de déontologie sur l'honnêteté de l'information, on frémit à l'idée de ce que des Américains pourraient penser de la France après l'avoir vu.]

§           L'administration Bush a permis à ses amis de la famille Ben Laden, présents à New York le 11 septembre 2001, de fuir les Etats-Unis dans un avion spécial le 12 septembre. Cet avion était le seul autorisé à volé ce jour-là, ce qui n'a été possible (à l'évidence) qu'avec l'accord des plus hautes autorités du pays. La fuite a été organisée pour que les Ben Laden puissent éviter de répondre aux questions que la justice américaine leur aurait posées suite à l'attentat. (M. Bush a donc protégé ses amis arabes.)

Cette information du documentaire est un pur mensonge, comme le prouve le paragraphe "The Saudi Flights" (page 12) du rapport "Staff Statement N° 10 - Threats and Responses in 2001" http://www.9-11commission.gov/hearings/hearing10/staff_statement_10.pdf , publié le 13/04/2004 par la commission officielle américaine sur le 11 septembre, comprenant à la fois des Démocrates et des Républicains. Ce mensonge figure aussi dans le film "Fahrenheit 9/11" de Michael Moore.

§           Une des raisons du président Bush de faire la guerre en Irak est de fournir de juteux contrats (armement, reconstruction, etc.) à ses amis du complexe militaro-industriel, où ses amis et proches ont des intérêts.

[Et il le fait avec tant d'habileté que la Chambre des Représentants et le Sénat, où il y a pratiquement autant de Démocrates que de Républicains, n'ont jamais rien trouvé à y redire: ils ont toujours voté les guerres et les budgets présentés.]

§           L'administration Bush manipule la presse américaine, qui n'a pas osé dire toute la vérité au peuple sur ses mensonges et ses turpitudes.

[Quand on lit quotidiennement des journaux américains et qu'on regarde tous les jours CNN, on s'aperçoit que les médias sont bien plus libres outre-Atlantique qu'en France. La liberté d'expression y est plus qu'une tradition, c'est une garantie du Premier amendement de la constitution américaine, qui stipule qu'aucune loi ne peut limiter le droit d'expression; cela entraîne même des publications nazies, sexistes, racistes, etc. On trouve donc, dans les informations diffusées par les médias américains, bien plus de critiques du gouvernement et des membres de son administration, et bien plus violentes, que dans les médias français. L'accusation diffusée sur France 2 est donc injuste et intellectuellement malhonnête.

Concernant la véracité des informations diffusées par France 2, je me rappelle que son Directeur de l'information et son présentateur de journal télévisé de 20 heures ont été sanctionnés pour diffusion de fausse nouvelle concernant M. Alain Juppé; mais c'est parce que j'ai l'esprit mal tourné que j'accepte ainsi de sortir du sujet, qui est le documentaire du 18 juin…

Concernant l'objectivité des informations de France 2, si prompte à salir l'administration Bush, je ne me rappelle pas qu'elle ait traité avec objectivité des grévistes d'EDF (qui ont bloqué les trains de centaines de milliers de Français) en les qualifiant de preneurs d'otages et de saboteurs, comme ils le méritent, et en expliquant les dégâts économiques qu'ils causent. Les journalistes de France 2 seraient-ils sévères pour des Américains et tolérants pour des Français?]

§           D'après un interviewé, sous le gouvernement Bush, Les Etats-Unis sont une république bananière.

[Malgré l'intérêt évident qu'il y a, pour des Français, à recevoir toutes ces "informations" sur l'administration américaine, on regrette que les journalistes de France 2 n'aient pas eu l'idée de commencer par dénoncer quelques-uns des scandales de la classe politique française: "Lycées d'Ile de France", fonds secrets, emplois fictifs, financement des partis politiques par fausses factures, Etat sous la coupe d'une aristocratie d'énarques, pouvoir des syndicats de fonctionnaires, etc. Il est vrai que l'information politique n'occupe qu'un temps d'antenne modeste dans les journaux télévisés de France 2, qui sont pour l'essentiel consacrés aux faits divers générateurs d'émotion, comme ceux de TF1.]

§           La loi "Patriot Act" du gouvernement Bush restreint tellement le droit au secret des informations personnelles, que les Etats-Unis sont devenus un état policier analogue à l'ex-Union soviétique.

[Cette loi restreint vraiment le droit au secret, parce que la lutte contre le terrorisme ne peut être efficace que si les citoyens abandonnent certains droits. L'équilibre entre les droits de l'individu et ceux de l'Etat doit être adapté aux menaces d'aujourd'hui. En France aussi les écoutes téléphoniques et la délation sont utilisées contre la grande criminalité et le terrorisme; et si nous avions subi un attentat avec 3000 morts, nous aurions adopté des pratiques encore plus attentatoires aux libertés. Avant d'accuser une loi américaine, nous devrions examiner nos propres lois, à la lumière, par exemple, des nombreux ouvrages de protestation écrits chez nous par des magistrats.

En France aussi nous sommes victimes de décisions considérables prises par nos dirigeants sans nous consulter, sans mandat explicite de notre part. Exemples: la décision de commencer les négociations d'adhésion à l'Union européenne avec la Croatie, ou la promesse de le faire avec la Turquie: ces décisions engagent fortement notre avenir, et elles ont été prises sans référendum, sans même un vote explicite au Parlement! Il faut savoir que jamais des négociations d'adhésion engagées n'ont échoué, jamais les pays correspondants n'ont ensuite été rejetés. Pourtant, si un jour des décisions de l'Union européenne vont dans un sens qui ne nous plaît pas, parce que les 80 millions de Turcs y pèsent lourd, notre liberté aura été restreinte sans même qu'une loi soit votée ou qu'un référendum l'ait approuvé. Mais là je suis encore hors sujet, c'est des excès de pouvoir du gouvernement américain dont il est question.]

§           L'armée américaine en Irak terrorise les populations: le documentaire nous a montré des soldats envahissant une maison et menaçant une famille d'Irakiens dont la petite fille (adorable!) pleure.

[Le documentaire s'est bien gardé de montrer les horreurs commises par les terroristes auteurs d'attentats, ou les infrastructures réparées par les coalisés, à leurs frais - 18 milliards de dollars votés par les Américains pour aider l'Irak à se relever de la misère de la dictature de Saddam, alors que la France n'a donné que des paroles.]

§           Les Etats-Unis ont fourni à Saddam Hussein les secrets d'armes chimiques et bactériologiques, et ont construit les usines pour les fabriquer en masse, au moment où l'Irak était ennemi de l'Iran.

[Et pourquoi oublier de rappeler que la France a construit en Irak, pour Saddam Hussein, un réacteur nucléaire, Osirak, qui mettait ce régime criminel sur la voie des armes atomiques? Heureusement, les Israéliens l'ont détruit à coups de bombes américaines avant qu'il puisse servir.]

§           Citation d'un Français travaillant aux Etats-Unis: "Les princes saoudiens qui pullulent comme des lapins…"

[Pour mieux salir la famille Bush, on essaie de ridiculiser ses amis d'une manière particulièrement méprisable. Et si les Saoudiens traitaient les Européens d'impuissants, parce que leur natalité est trop faible?]

Conclusion

Il n'est pas question de limiter le droit d'expression de journalistes, même férocement antiaméricains, mais d'appeler à leur sens des responsabilités: pourquoi faire tant de mal à un président, son gouvernement et son peuple? Les Américains sont nos amis depuis 200 ans; des dizaines de milliers de leurs soldats sont morts sur notre sol pour nous libérer; ils ont financé notre redressement économique à hauteur de 2,8 millions de dollars de 1947 avec le Plan Marshall; ils ont sorti l'Europe du guêpier yougoslave où elle s'enlisait par impuissance…

 

Pourquoi provoquer notre haine et risquer de provoquer en retour celle des Américains?

 

Pourquoi un réquisitoire sans appel, où les accusations graves sont présentées sans donner la parole à la défense? Est-ce là du bon journalisme?

 

Je suis furieux que de tels méfaits soient commis avec mon argent, celui que je suis tenu de payer au titre de la redevance.

 

 

Daniel MARTIN

 

 

Retour page d'accueil