« Irak : la guerre à tout prix »
Un documentaire partial de France 3
Le samedi 3 avril 2004, France 3 a présenté à 23 heures un documentaire de 80 minutes à première vue sérieux, approfondi et impartial. A l'aide des interviews commentées de nombreux diplomates de plusieurs pays, cette émission a retracé les échanges diplomatiques qui ont précédé l'invasion de l'Irak, notamment au Conseil de sécurité des Nations unies.
Les discussions et argumentations développées conduisaient inévitablement à la conclusion résumée par le titre «Irak: la guerre à tout prix»: les Américains avaient décidé de faire la guerre quoi que la communauté internationale décide et même si l'Irak n'avait pas d'armes de destruction massive. En somme, de documentaire établit que les Américains sont des bellicistes et qu'ils méprisent le reste du monde.
Hélas pour les téléspectateurs de France 3, ces conclusions proviennent d'une argumentation incomplète. Si les journalistes auteurs du documentaire avaient pris en compte les multiples rapports écrits du chef des inspecteurs de l'ONU, M. Hans Blix, ils auraient été obligés de conclure, comme les Américains, que Saddam Hussein avait bien des armes de destruction massive, puisque l'existence de celles-ci était connue et documentée par les Nations unies, et qu'il ne pouvait en justifier l'élimination. En effet:
§ A la veille de la guerre, le 17 mars 2003, le rapport de M. Hans Blix "Inspections restant à faire au 17/03/2003" publié sur le site de l'ONU à la page http://www.un.org/Depts/unmovic/documents/draftWP.pdf , citait encore une liste importante d'armes de destruction massive, dont l'existence était prouvée en 1998, lors du renvoi des inspecteurs UNSCOM, et dont l'Irak devait justifier la destruction:
«Following is a list of the issues which UNMOVIC has identified as key disarmament tasks to be completed by Iraq. They are set out in detail in Annex 1. Annex 2 contains the background information relating to each task identified, under a heading relating to that task.
- Scud missiles and associated biological and chemical warheads;
- SA-2 missile technology;
- Research and development on missiles capable of proscribed ranges;
- Munitions for Chemical and Biological agent fill (CBW);
- Spray devices and remotely piloted vehicles/unmanned aerial vehicles (RPVs/UAVs);
- VX and its precursors;
- Mustard gas and its precursors;
- Sarin, Cyclosarin and their precursors;
- Anthrax and its drying;
- Botulinum toxin;
- Undeclared agents, including smallpox; and
- Any proscribed activities post 1998.»
Il y avait là des missiles interdits (que tous les Français ont vus à la télévision), des munitions chimiques, des précurseurs pour armes chimiques, des bacilles pathogènes, etc. Entre la réalité de l'existence des missiles interdits, prouvée par la télévision au monde entier, et le sérieux incontestable du rapport du 17 mars 2003 de l'ONU, nous avons là une preuve de plus de la forte probabilité d'existence d'armes de destruction massive en Irak, preuve que la diplomatie française a délibérément ignorée en demandant de continuer les recherches d'armes pendant le temps nécessaire. Pour que ces armes ne soient plus disponibles début 2003, il fallait qu'elles aient été détruites sans témoin et sans laisser de trace, ce qui était très improbable vu leur diversité et leur quantité.
§ Dans ses rapports au Conseil de sécurité des 06/03/2003 http://www.un.org/Depts/unmovic/documents/6mar.pdf et 07/03/2003 http://www.un.org/Depts/unmovic/SC7asdelivered.htm , M. Hans Blix montre clairement que, plus de 3 mois après le début des inspections et la remise de son rapport de 12.000 pages, l'Irak n'a toujours pas satisfait les exigences du Conseil de sécurité concernant une coopération immédiate et complète. La résolution 1441 (voir http://www.un.org/Docs/scres/2002/sc2002.htm ) prévoyant qu'en cas de coopération inadéquate l'Irak en subirait les graves conséquences, l'intervention militaire était justifiée.
§ Le 27/01/2003, M. Hans Blix avait présenté au Conseil de sécurité le rapport http://www.un.org/Depts/unmovic/Bx27.htm, qui montre que l'Iraq a caché, ou détruit sans conserver de preuve de cette destruction et sans pouvoir fournir de témoignage:
· environ 6500 bombes chimiques, représentant quelques 1000 tonnes d'agents chimiques;
· une quantité de bacilles du charbon (anthrax) suffisante pour produire environ 5000 litres de solution concentrée;
· un agent innervant très puissant, le VX, à l'état militarisé;
· plusieurs milliers de missiles à charge chimique;
· des missiles d'une portée et d'une taille supérieures aux limites autorisées de 150 km et 600 mm, opérationnels dans l'armée irakienne, en violation flagrante des résolutions de l'ONU;
· l'importation jusqu'en décembre 2002 de matériel militaire prohibé, notamment 380 moteurs de missile à portée plus longue que la limite autorisée de 150 km.
§ Le rapport de l'ONU S/1999/94 du 29/01/1999 http://www.un.org/Depts/unscom/s99-94.htm est très complet et particulièrement accablant pour l'Irak, par l'inventaire qu'il donne de l'énorme arsenal d'armes de destruction massive de ce pays à la date du 29/01/1999.
§ Les divers rapports des inspecteurs des Nations unies soulignent la volonté constante de l'Irak de cacher ses armes, de refuser de répondre aux questions des inspecteurs, ainsi que les mensonges et omissions répétées des Irakiens.
On pouvait en conclure que si les Irakiens agissaient ainsi depuis des années, c'est qu'ils avaient des armes cachées. Il était difficile d'imaginer qu'ils les avaient toutes détruites sans noter cette destruction sur des documents montrables aux inspecteurs, et sans pouvoir produire de témoins attestant ces destructions. Il était impensable, début 2003 où l'Irak était menacé par près de 200.000 Américains et Anglais à 50 km de sa frontière sud, que ce pays ne justifie pas la destruction de ses armes, si cette destruction était réelle.
Conclusions sur les armes
Il résulte de tous ces documents officiels des Nations unies, qu'à la veille de la guerre il y avait toutes les raisons de penser que l'Irak avait caché des armes de destruction massive. Cette conclusion est basée sur des rapports des Nations unies, pas sur de l'espionnage sujet à caution. Mais comme la télévision a occulté systématiquement les rapports des Nations unies, les Français n'ont rien su de ces raisons objectives d'envahir l'Irak, ni en 2003 ni après l'émission de France 3 du 3 avril 2004.
Cette conclusion est confirmée par l'interview du 01/02/2004 sur CNN de M. David Kay, qui a été pendant 12 ans responsable des inspections en Irak pour les Etats-Unis et a démissionné en janvier 2004. Celui-ci a affirmé que:
§ Jusqu'au début de la guerre en mars 2003 tout le monde (c'est-à-dire les experts des Nations unies, des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de la France, de l'Allemagne, de la Russie et lui-même) était persuadé que l'Irak avait des armes de destruction massive et les cachait.
§ La pagaïe et la corruption qui régnaient en Irak rendaient faciles l'obtention de telles armes par des terroristes.
§ La perception du danger par les gouvernements Bush et Blair était donc raisonnable; il n'y avait pas besoin et il n'y a pas eu de pression sur les services secrets pour qu'ils exagèrent la menace, il y a eu mauvaise interprétation par les experts de la qualité des renseignements disponibles.
§ Jusqu'à la veille du conflit il y a eu production de missiles prohibés et recherches sur du poison à base de ricine.
La position française sur l'invasion
La position française, consistant à la fois à demander une poursuite des recherches d'armes par les inspecteurs des Nations unies - donc à faire confiance aux inspections des Nations unies - et à affirmer qu'on n'avait pas de preuve de leur existence, malgré les rapports précédents des inspecteurs et ceux des services secrets français, était incohérente. La télévision n'a pas, non plus, souligné cette incohérence, pourtant évidente.
La stratégie française, basée sur le fait que les quelques mois d'inspections de fin 2002 à mars 2003 n'avaient trouvé que les missiles prohibés et quelques obus chimiques vides, consistait à espérer que quelques mois d'inspections supplémentaires ne trouveraient pas grand-chose non plus. La France pourrait alors en conclure que l'Irak n'avait pas d'armes de destruction massive et demander au Conseil de sécurité la levée des sanctions contre ce pays. Cela permettrait à Saddam Hussein de rester au pouvoir et de continuer à tyranniser et assassiner ses concitoyens, ainsi que de menacer les voisins de l'Irak et de subventionner les terroristes palestiniens. Et cela permettrait à la France d'espérer que Total pourrait extraire du pétrole irakien, conformément à l'accord signé avec Saddam Hussein.
France 3 n'a rien dit de tout cela. Si ses journalistes ne connaissaient pas les rapports des Nations unies ou ne les avaient pas lus, ils ont mal fait leur métier. S'ils les connaissaient et n'en ont pas tenu compte, ils ont été intellectuellement malhonnêtes ou manipulés.
(Copie de ce texte envoyée par courriel à France 3)