Le scandale du scandale des parachutes dorés

Mise à jour : 02/06/2007

 

 

Descartes a écrit : "Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée". Heureusement c'était en 1637, car de nos jours il se serait doublement trompé. A moins d'admettre que plus de 92 % des Français sont doués de bon sens, ce que l'état actuel de notre société ne permet guère d'espérer, il y a une caractéristique de nos concitoyens encore plus répandue que le bon sens : l'envie. Et, deuxième erreur, cette envie relève d'un manque de bon sens si énorme qu'il est scandaleux.

 

En effet, selon le sondage [1], 92 % des Français sont « plutôt d'accord ou très d'accord » pour que l'Etat prenne des mesures pour interdire les « parachutes dorés », indemnités touchées par les dirigeants d'entreprise lorsqu'ils sont licenciés. Voici pourquoi je fais partie des 8 % qui ne sont pas d'accord.

 

Une grande entreprise (de celles dont les PDG peuvent toucher de fortes indemnités de licenciement) appartient à ses actionnaires, qui y ont investi leurs économies pour gagner de l'argent. Et c'est très difficile de nos jours, tant la concurrence est vive dans notre contexte mondialisé. Le problème est le même que pour un grand club de football aux ambitions internationales : battre ses concurrents, pour avoir de quoi faire face à ses dépenses astronomiques et rétribuer ses investisseurs. C'est pourquoi les actionnaires de l'entreprise ont besoin de managers exceptionnellement doués, de ceux qui permettront à l'entreprise de gagner contre ses concurrents et de développer dans de nombreux pays.

 

Il est si difficile de trouver un manager vedette, qu'on cherche ceux-ci dans tout le monde, comme on recrute un grand footballeur ; et pour être plus persuasif que les entreprises multinationales concurrentes, on le paie mieux qu'elles. C'est pourquoi le salaire d'un PDG de ce niveau représente souvent plus de 200 SMICs. D'ailleurs, parmi les qualités qu'on attend d'un grand PDG il y a forcément celle de négociateur, pour emporter des marchés, amadouer les hauts fonctionnaires et discuter avec les syndicats ; et un bon négociateur commence par bien négocier sa propre rémunération.

 

UN PDG de multinationale, souvent recruté à l'étranger et menant un grand train de vie (comme un footballeur vedette), devra déménager à grands frais. Et il peut être licencié sans préavis par son conseil d'administration, puis rester un ou deux ans sans retrouver un emploi à son niveau. Il n'acceptera donc un poste proposé que s'il a de quoi vivre un ou deux ans après un licenciement, c'est-à-dire si on lui promet un parachute doré en plus de son salaire princier.

 

En outre, les actionnaires redoutent qu'après son départ il aille chez un concurrent le faire bénéficier de ce qu'il sait de l'entreprise qu'il vient de quitter, ou tout simplement de son savoir-faire et de son carnet d'adresses. Ils lui interdisent donc de rejoindre un concurrent pendant quelques années, et cette interdiction se paie.

 

Le salaire, l'indemnité de licenciement et la clause de non-concurrence font partie du contrat d'embauche ; ils ne sont pas négociés lors du licenciement. Payer les indemnités prévues en cas de licenciement est donc une obligation contractuelle, à laquelle aucune entreprise ne peut se soustraire, même si des envieux grognent.

 

Cette situation est la même dans tous les pays à économie de marché, et le marché de l'emploi des PDG vedettes est mondial. Les Français sont scandalisés par les parachutes dorés parce que ce sont des envieux : ils n'acceptent pas qu'un PDG gagne 200 SMICs et reçoive une indemnité de licenciement, alors qu'ils acceptent parfaitement une situation analogue pour un grand footballeur licencié ou revendu par son club, ou un grand coureur automobile qui change d'écurie. Dans leur psychologie, un métier lié à l'argent fait de celui qui le pratique un voleur et un exploiteur s'il est un PDG, et un grand sportif s'il est footballeur ou coureur - métiers où l'objectif des clubs et des écuries est pourtant tout aussi financier.

 

Beaucoup de Français estiment également qu'un PDG coupable des crimes suprêmes et impardonnables de licenciement ou de délocalisation doit en être pénalisé financièrement ; ils veulent aussi une loi punitive en ce sens. Mais aucun ne peut expliquer comment concilier coûts salariaux et impôts plus élevés en France qu'ailleurs avec maintien de l'emploi en France. Ils veulent à la fois le beurre et l'argent du beurre, montrant par là qu'ils n'ont plus le bon sens que leur attribuait Descartes. Certains syndicalistes exigent même que le salaire des dirigeants soit diminué pour pouvoir conserver des salariés dont l'entreprise n'a plus besoin, comme si une simple règle de trois ne montrait pas que c'est impossible ! Pourquoi ne sait-on pas, en France, qu'en Suède ce sont les syndicats qui exigent le licenciement des salariés devenus inutiles, pour que l'entreprise puisse augmenter le salaire des autres et les dividendes des actionnaires ? Enfin, les politiciens de gauche sacrifient à chaque occasion la rétribution des actionnaires au profit des salariés et des impôts, ce qui entraîne de l'émigration fiscale en Belgique, Suisse ou Royaume-Uni, et décourage des investissements créateurs d'emploi.

 

Le premier reproche que je fais à nos media et nos politiciens est donc de ne pas expliquer ces vérités élémentaires et incontournables. Pire même, la démagogie des politiciens leur fait promettre des mesures anti-parachutes dorés, pour apaiser la fureur envieuse de leur électorat, alors que de telles mesures sont par nature parfaitement inefficaces. En effet, si on empêche un PDG international d'obtenir les mêmes avantages en France qu'à l'étranger, il refusera de venir travailler chez nous ; alors, non seulement il ira faire profiter des concurrents étrangers de ses talents, mais nous ne pourrons plus avoir, en France, que des dirigeants de second ordre ; du coup, nos entreprises moins bien gérées perdront des parts de marché dans la compétition mondiale, et nous devrons licencier en France ! Voilà ce qu'on risque à laisser ses émotions dominer sa raison. Donc, même avec des lois on n'empêchera pas les actionnaires de nos grandes entreprises de trouver une rédaction des contrats d'embauche de PDG qui les contournent, par exemple en prévoyant des clauses d'embauche ou de paiement à l'étranger qui échappent aux lois françaises.

 

L'envie est un vilain défaut, c'est même un des sept péchés capitaux. Ce n'est pas une spécificité française : il y a en ce moment même une polémique semblable aux Etats-Unis. Mais je suis scandalisé par la bêtise des millions de gens qui ne peuvent pas faire les raisonnements simplistes ci-dessus et se laissent aller à leur envie, et par la démagogie des politiciens qui promettent des mesures nécessairement inopérantes ou désastreuses. Et que dire des journalistes et des chroniqueurs qui ne font pas leur devoir d'informer le public ?

 

Il est scandaleux qu'il y ait un scandale des parachutes dorés !

 

Référence

[1]   Le Figaro du 01/06/2007, article "Les réformes de Sarkozy sont plébiscitées", sondage Le Figaro-LCI-OpinionWay, 20ème baromètre Politoscopie.

 

 

Daniel MARTIN

 

 

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