Honte aux politiciens qui ignorent l'histoire !
Mise à jour : 18/05/2007
Petit rappel historique
L'article [1] rappelle un anniversaire : il y a 150 ans, le 10 mai 1857, 300 mercenaires indiens d'une armée appelée cipayes [3] au service de la British East India Company se révoltèrent contre leurs officiers, qu'ils massacrèrent. Les encyclopédies [2] et le livre [4] donnent les détails. Je montre dans ce texte que ces faits historiques devraient encore faire réfléchir certains politiciens contemporains, qui les ont - à l'évidence - ignorés.
A première vue, la mutinerie est due à un incident peu important. Les soldats indiens de la garnison de Meeruth venaient de recevoir de nouveaux fusils Enfield. Pour charger un tel fusil avec une cartouche, le soldat doit déchirer les extrémités de la cartouche avec ses dents. Or les cartouches étaient enduites de graisse de porc (animal impur pour les musulmans et les hindous) et de bœuf (animal sacré pour les hindous). Le contact buccal avec cette graisse était inacceptable pour ces soldats : de confession hindouiste ou musulmane, ils se sentaient insultés. Certains refusèrent d'utiliser les cartouches et les officiers les punirent sévèrement, ce qui entraîna la révolte de leurs camarades.
Après avoir fusillé leurs officiers anglais, les mutins se rendirent à Delhi, où il n'y avait pas de militaires européens. Mais les cipayes de Delhi se rallièrent aux mutins et remirent sur son trône l'empereur moghol Bahadur chah, ancien souverain de l'Inde qui avait été déposé par les Anglais. Une partie importante de la société hindoue soutint la révolte, que les Indiens d'aujourd'hui considèrent encore comme la première guerre d'indépendance de leur pays.
Le fond du problème était l'occidentalisation forcée par les Anglais de cette société, dont la culture reposait sur des bases aussi anciennes que fortes : des valeurs basées sur des religions et philosophies évoluées, un art très avancé en matière d'architecture (pensez au Taj Mahal), de poésie et de musique, des institutions politiques ancestrales, des habitudes commerciales… Des missionnaires tentaient de convertir des hindous et des musulmans ; une administration et des lois à la britannique furent imposées en lieu et place de l'aristocratie locale et de ses coutumes ; on tenta d'éradiquer les castes et de faire progresser les droits des femmes (on interdit par exemple de brûler les veuves) ; l'enseignement traditionnel fut remplacé en partie par un enseignement à l'anglaise, etc.
Pire même, certains hindous riches et puissants furent dépossédés de leurs sources traditionnelles de revenus et de leurs privilèges, et beaucoup d'artisans furent ruinés par la concurrence de l'industrie anglaise. En somme, les colonisateurs anglais considéraient la civilisation et la société de l'Inde comme inférieures aux leurs et pensaient les faire progresser économiquement, socialement et religieusement en les occidentalisant.
Or cette occidentalisation était perçue par les Indiens comme une atteinte à l'ensemble de leur société, à sa religion, à sa culture, à la dignité de ses membres. Beaucoup de gens soutinrent la révolte. Sur 139 000 cipayes, plus de 130 000 se joignirent au mouvement. Partout les mutins, majoritairement hindous mais comptant aussi des musulmans, massacrèrent les Anglais non convertis à l'hindouisme ou à l'islam, hommes, femmes et enfants. La révolte s'étendit à une grande partie de l'Inde du Nord. Dans la mosquée principale de Delhi on appela au djihad, la guerre sainte.
Les Anglais écrasèrent la révolte dans le sang, en s'appuyant notamment sur des mercenaires venus d'autres régions du vaste sous-continent. Delhi, ville d'un demi-million d'habitants, fut à peu près rasée et sa population décimée, comme d'autres villes qui s'étaient révoltées. Puis les colonisateurs réformèrent en profondeur leurs méthodes d'administration ; ils s'appuyèrent sur l'aristocratie locale, qu'ils comblèrent d'honneurs et de privilèges, et remplacèrent des fonctionnaires musulmans soupçonnés d'être toujours prêts au djihad, par des hindous.
Cette administration, la plus évoluée d'Asie à l'époque, a habitué peu à peu la population de l'Inde à respecter l'Etat de droit, ce qui a grandement facilité la naissance de la démocratie en 1947, après l'indépendance.
La volonté croissante des musulmans de vivre selon les lois coraniques, dans tous les pays, a entraîné la sécession du Pakistan en 1947, suite à une guerre avec l'Inde qui a fait 500 000 morts et déplacé des millions de personnes. Et alors qu'en Inde la démocratie a survécu jusqu'à nos jours malgré la pauvreté et plusieurs guerres avec le Pakistan au sujet du Cachemire, le Pakistan a sombré dans la dictature.
La différence d'évolution politique entre l'Inde et le Pakistan après 1947 est d'origine culturelle : les hindous ont toujours été plus tolérants et plus respectueux à l'égard de la religion et des valeurs d'autrui que les musulmans ; ces derniers ont toujours été hostiles à autrui et réfractaires à tout Etat de droit qui n'est pas imposé par la terreur (j'explique cela en détail dans [5]).
L'erreur de l'administration Bush à l'égard des pays arabes
Après le 11 septembre 2001 et ses 3000 morts, les Etats-Unis se sont considérés à juste titre comme en guerre contre le terrorisme international. Après avoir chassé le gouvernement taliban en Afghanistan en quelques semaines, ils ont décidé que la lutte contre le terrorisme islamiste mondial exigeait d'empêcher tous les pays du monde d'abriter des camps d'entraînement au djihad comme ceux qu'ils avaient démantelés en Afghanistan.
Surs de leur force et de leur bon droit, ils ont affirmé par la voix du Président Bush aux Nations unies que « tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ! » et publié en 2002 un document officiel de stratégie qui expliquait que la défense des Etats-Unis et du monde libre contre le terrorisme passait par une extension universelle de la démocratie et de l'économie de marché « car les pays démocratiques ne déclenchent jamais de guerre et n'abritent pas le terrorisme, et l'économie de marché est seule à même d'amener la prospérité qui évite la misère à l'origine du terrorisme ».
Les Américains ont donc entrepris de convertir tous les pays du Moyen-Orient à la démocratie, en faisant des pressions et de la propagande, et en donnant de l'argent à leurs dictateurs pour que leurs régimes évoluent peu à peu vers la démocratie. C'était là une première erreur grossière : ils ont tenté de faire au Moyen-Orient ce que les Anglais avaient fait en Inde, occidentaliser des pays qui n'avaient jamais connu ni la démocratie, ni l'Etat de droit sans terreur, ni l'économie non-étatisée. Ils ont voulu l'égalité des citoyens et notamment celle des femmes avec les hommes.
Leur échec a été total : toutes les élections un tant soit peu démocratiques dans ces pays ont fait élire des islamistes, que ce soit en Algérie, en Turquie, au Liban, en Egypte, etc. Dans chaque pays, les dictateurs en place ont dû imposer leur pouvoir et étouffer la montée de l'islamisme. Les Arabes ont donc réagi comme les Indiens de 1857, en refusant une occidentalisation à laquelle ils n'étaient pas prêts et qui tournait le dos à leur culture et à ses valeurs.
La politique irakienne des Etats-Unis
Les Américains ont imaginé qu'en convertissant l'Irak à la démocratie et à l'économie de marché - alors que le régime de Saddam Hussein était une tyrannie sanglante où l'administration était corrompue et l'économie pour l'essentiel étatique - une contagion aux autres pays de la région y instaurerait aussi la démocratie et l'économie de marché, conditions défavorables au terrorisme international.
Après avoir chassé le régime de Saddam en trois semaines, ils ont donc démantelé son administration et laissé piller ses industries d'Etat. Ils étaient certains de pouvoir instaurer une administration honnête aux ordres d'un gouvernement élu démocratiquement, et certains qu'avec 20 milliards de dollars de subventions pour reconstruire les infrastructures du pays, l'économie de marché créerait ensuite d'elle-même des industries et des sociétés commerciales florissantes.
Nous savons aujourd'hui que leur échec a été, là aussi, total. Les concepts mêmes d'administration non corrompue et impartiale vis-à-vis des diverses confessions, et d'économie de marchée basée sur des investissements privés étaient inconnus et estimés irréalistes en Irak. La démocratie - qui exige de chacun le respect des autres, de leur droit de voter et de vivre à sa manière - était non seulement inconnue, mais refusée par les structures tribales et la culture de la population [6].
La révolte des citoyens contre l'occidentalisation qui s'était produite en Inde en 1857 s'est reproduite en Irak à partir de l'été 2003. Au contexte culturel, l'occidentalisation rejetée, s'est ajouté un contexte musulman : l'hostilité vis-à-vis des étrangers, de surcroît non-musulmans et amis des ennemis héréditaires juifs qui maltraitent des frères Palestiniens. Si au moins un progrès économique évident avait suivi l'éviction de Saddam Hussein et l'instauration de la démocratie par des élections, mais c'est le contraire qui s'est produit : pas de sécurité (attentats sanglants quotidiens), pas de diminution du chômage, pas d'amélioration des services publics, départ des élites (2 millions de médecins, d'avocats, de commerçants, de professeurs, etc. ont fui en Jordanie, en Syrie et en Arabie Saoudite), pénuries diverses. Le tout dans un contexte de guerre interconfessionnelle sans pitié. J'explique dans [7] que la tentative américaine de rétablir la sécurité échouera elle aussi.
A l'évidence, l'administration Bush a été aveuglée par son idéologie dans sa politique irakienne. Comme l'administration anglaise de 1857, elle se croyait investie d'une mission : amener la démocratie, le respect de la loi et la prospérité en Irak, bref amener ce pays au XXIe siècle ; et au passage faire basculer toute la région d'un foyer du terrorisme islamiste qui menaçait les Etats-Unis et le monde libre, en un ensemble de démocraties pacifiques. Comme les Anglais en Inde, elle a méprisé la culture locale et ses valeurs. Comme les Anglais en Inde, les Américains en Irak ne parlaient pas l'arabe et ne voulaient pas l'apprendre. Mais contrairement aux Anglais d'il y a 150 ans, ils n'ont pas osé massacrer des centaines de milliers d'Irakiens pour rétablir leur suprématie : c'était incompatible avec leur promesse de démocratie et de souveraineté du peuple irakien, ainsi qu'avec les Nations unies et la mentalité actuelle.
A l'évidence, l'administration Bush ignore l'histoire autant qu'elle méprise toute société non-démocratique et toute culture non-américaine. Et des milliers de ses jeunes soldats ont payé ces erreurs de leur vie ou de mutilations, sans pour autant que le terrorisme islamiste recule. Honte aux politiciens qui ignorent l'histoire, car ils sont voués à refaire les mêmes erreurs !
On ne change pas la culture d'un peuple en moins d'un siècle. 80 ans après la révolution laïque d'Atatürk, la Turquie n'a pas encore fini de s'occidentaliser, malgré la main de fer des militaires et l'espoir d'intégrer l'Union européenne. Aucun pays musulman à part la Turquie n'a un régime vraiment démocratique.
Et je ne suis pas très optimiste pour la France, dont trop de citoyens réclament une économie administrée et sans mondialisation, et en un Etat-providence qui crée des emplois et subventionne à tout va ; j'explique tout cela dans [8]. Combien nous faudra-t-il de décennies pour comprendre enfin ce que tous les autres pays européens ont compris ? Combien faudra-t-il de temps pour que les dirigeants français d'extrême gauche diplômés d'histoire cessent de réclamer l'avènement d'un régime communiste ou de l'altermondialisme ?
Références
[1] Time du 21/05/2007, article "History - When East Fought West"
[2] Encyclopædia Britannica 2004, article "Indian Mutiny" et Encyclopédie Universalis version 10, article "Cipayes (révolte des - 1857)"
[3] Le mot français cipayes (en anglais sepoys) vient du persan sipahi, qui a donné le mot français spahi.
[4] Livre "The Last Mughal: The Fall of a Dynasty, Delhi, 1857" par William Dalrymple, éditions Bloomsbury Publishing (octobre 2006, 608 pages).
[5] "La culture arabe ennemie de la démocratie"
[6] "Irak : pourquoi la stratégie US 2007 échouera"
[7] "Irak : chronique d'un désastre annoncé"
[8] Sur l'économie française à l'heure de la mondialisation :
§ "Cours d'économie pour citoyens qui votent"
· Tome 1 : PIB et emploi
· Tome 2 : Mondialisation et délocalisations
§ "Mondialisation : comment c'est arrivé et faut-il l'accepter ? - Une analyse philosophique"