Pourquoi
l'Europe en panne est menacée :
des vérités qui ne font pas plaisir
Mise à jour : 22/06/2005
Contexte de l'échec du sommet européen achevé le 17/06/2005 à Bruxelles
Il s'agissait de négocier le budget européen qui prendrait effet à partir de 2007.
On a assisté à un affrontement entre le président Chirac et le Premier ministre Tony Blair. M. Chirac n'acceptait aucune remise en cause des subventions européennes à l'agriculture, qui représentent entre 40 et 50 % du budget européen, lui-même voisin de 1 % du PIB total des 25 états. M. Blair, lui, n'acceptait de renégocier son "rabais" annuel de 5 milliards d'euros qu'en échange d'une renégociation de toute l'architecture budgétaire de l'Union. Et de son côté, le Premier ministre des Pays-Bas voulait obtenir un rabais de 1,5 milliard d'euros…
De nos jours, chaque membre de l'Union essaie d'obtenir des autres le plus d'argent possible. Au lieu de discuter de projets d'avenir communs permettant à l'Union européenne de devenir plus riche, plus sociale, plus influente ou plus sûre, on se déchire sur le partage du gâteau : c'est l'Europe des égoïsmes, du chacun pour soi.
Le président Chirac veut depuis des années que l'Union continue à subventionner le niveau de vie de ses agriculteurs (dont les français sont les plus grands bénéficiaires, la moitié environ de leur revenu provenant de subventions) en y consacrant 44 milliards d'euros par an dans le cadre de la Politique Agricole Commune (PAC), c'est-à-dire plus de 40 % de son budget. Or une telle subvention ne prépare nullement l'avenir, c'est un simple transfert social !
M. Blair, au contraire, voudrait que les fonds européens soient consacrés à des investissements communs (recherche, infrastructures…), au lieu d'un soutien au niveau de vie de 5 % de la population représentant 2 % du PIB.
Ces deux visions de l'Europe sont fondamentalement incompatibles.
§ M. Chirac est partisan d'une Union interventionniste, plus préoccupée de transferts sociaux que d'orthodoxie économique : il veut une Europe à l'image de la France. Nous avons vu qu'un tel modèle économique conduit à la stagnation, comme dans toute économie administrée.
§ M. Blair est partisan d'une économie libérale, où les transferts sociaux sont financés par la richesse produite - et seulement par cette richesse-là. Il ne veut allouer aux services publics et distribuer aux citoyens nécessiteux que l'argent réellement dégagé par le PIB, alors que M. Chirac finance ses largesses budgétaires à coups de déficits et d'emprunts, que les générations suivantes devront rembourser.
Conclusions sur cette divergence
§ Tant que les Européens ne seront pas d'accord sur un choix commun entre économie libérale et économie administrée, l'Union européenne ne pourra progresser ; ce blocage résulte du Traité de Nice, qui exige l'unanimité pour toutes les décisions européennes importantes, et laisse à chaque état membre une autonomie fiscale et sociale quasi-totale. Et à 25 ou 27 pays, l'unanimité est très, très improbable, tellement l'intérêt égoïste à court terme de chaque pays diffère de celui des autres.
§ Incapables de s'entendre, les Européens ne parviendront pas facilement à faire bloc face aux concurrents américains ou asiatiques, ni dans les négociations commerciales, ni pour partager les investissements et les retombées des efforts communs de recherche et développement, ni pour l'accès aux ressources stratégiques comme le pétrole, ni aux Nations unies…
§ Les membres de l'Union européenne n'ayant pas de grand projet commun (comme ceux prévus dans l'Agenda de Lisbonne pour faire de l'Union l'économie la plus compétitive du monde, mais qui sont restés lettre morte), les Européens ne voient pas quel progrès l'Union peut leur apporter.
Il est donc indispensable que les gouvernements relancent l'agenda de Lisbonne et communiquent souvent sur les progrès réalisés : projets de recherche et développement communs, coopérations entre universités, travaux d'infrastructure à l'échelle continentale, etc. C'est à eux de prendre les initiatives nécessaires et de donner espoir aux Européens grâce aux projets entrepris.
§ Lorsqu'ils songent aux nouveaux membres pauvres de l'Union (Tchéquie, Pologne, Roumanie, pays baltes…) les citoyens des pays riches à l'économie stagnante (France, Allemagne, Italie…) ne voient dans l'Union européenne que des inconvénients et des menaces : délocalisations, concurrence par dumping social et fiscal, etc.
Il est donc indispensable que les politiciens au pouvoir dans chaque pays expliquent la logique économique et sociale de l'élargissement, avec le calendrier correspondant. En effet, une mise en concurrence brutale par ouverture des frontières d'économies trop différentes produit des effets désastreux. Elle viole des règles économiques essentielles. Il faut que les gouvernements rassurent les citoyens sur la progressivité de l'ouverture, l'harmonisation fiscale et sociale à laquelle ils veilleront.
Or il faut bien constater qu'à ce jour ils n'en ont rien fait, ce qui explique l'inquiétude de beaucoup de citoyens européens, d'où leur rejet de l'Union manifesté à propos de l'approbation du Traité constitutionnel.
§ Si, reconnaissant le déficit de communication, les divers gouvernements européens et les médias des pays se mettent à expliquer la logique économique de l'Union, ils ne pourront éviter d'aborder le problème du choix du modèle économique, entre l'économie administrée et l'économie libérale. Au lieu d'en rester à la problématique marxiste du XIXe siècle, qui diabolise le capitalisme libéral, il est temps que l'esprit de la majorité des Français et des Allemands s'ouvre sur ces sujets, comme il s'est ouvert sur celui des religions ; il est temps qu'ils reconnaissent que l'économie administrée n'a jamais conduit qu'à la stagnation économique et à l'endettement, dans tous les pays où on l'a adoptée et qu'ils comprennent pourquoi.
Aujourd'hui, sous le régime du Traité de NICE comme sous celui qui aurait pu exister si le Traité constitutionnel avait été adopté, les pays de l'Union européenne sont maîtres de leur législation en matière sociale et en matière de travail, ainsi que de la plupart de leurs impôts. Certains pays accordent à leurs ressortissants des services publics plus développés, plus de protection sociale ou des lois du travail plus généreuses que d'autres, ce qui crée une distorsion de concurrence. Les services publics et la protection sociale (assurance maladie, retraites, chômage, etc.) coûtant cher, les pays généreux dans ce domaine sont obligés de prélever des impôts plus lourds que d'autres, qui soignent moins leur population. Les taux d'imposition différents d'un pays de l'Union à un autre créent, eux aussi, des distorsions de concurrence. Ces distorsions de concurrence entre pays dues aux différences entre services publics, protections sociales et taux d'imposition peuvent aller jusqu'au dumping social ou fiscal.
Privilégiant leur intérêt national au détriment de celui de leurs partenaires européens, certains pays de l'Union se donnent ainsi le moyen d'attirer les investissements étrangers, d'obtenir des délocalisations ou de favoriser les exportations, tout particulièrement si leurs salaires et charges sont plus bas, et leur nombre annuel d'heures de travail plus important. Leur concurrence sera donc de plus en plus rude pour les autres, ce qui amènera de plus en plus de ressortissants de ces derniers à souhaiter la sortie de leur pays de l'Union européenne ou au moins de la zone euro [1] !
Ces demandes seront impossibles à satisfaire, vu la proportion des exportations dans le PIB (exemple : 26 % en France selon [2]) et le risque d'effondrement du taux de change d'une monnaie nationale isolée après sa sortie de l'euro. Malgré tout, ces tensions créeront une tendance au délitement de la zone euro et de l'Union européenne, ce qui est très grave.
Danger dû au taux de référence unique dans la zone euro
Autre problème grave de la zone euro : l'unicité du taux d'intérêt de référence de la BCE fait que ce taux est trop bas dans certains pays de la zone et trop élevé dans d'autres. Là où il est trop bas, les emprunts peuvent exploser, l'économie peut s'emballer, l'inflation peut survenir et il peut se créer des « bulles » spéculatives, par exemple dans le domaine immobilier où les prix peuvent monter parce que les emprunts sont peu coûteux. Là où il est trop haut, les investissements sont freinés, la croissance est faible et trop peu d'emplois sont créés.
La seule solution est l'harmonisation économique entre tous les pays de la zone euro, harmonisation qui rend un taux unique acceptable partout.
La seule solution : une harmonisation fiscale et sociale
Il n'existe qu'un seul moyen d'éviter le conflit entre intérêt national et intérêt de la zone euro ou de l'Union toute entière : l'harmonisation des législations sociale, du travail et fiscale entre pays membres. Et cette harmonisation exige à son tour une certaine harmonisation des services publics. Et comme ces harmonisations exigent des années, elles doivent être menées progressivement, par consensus entre pays, au contraire de la tendance actuelle au « chacun pour soi » des membres de l'Union. Et comme elles demanderont des efforts et des sacrifices aux citoyens, elles exigent qu'on leur explique les problèmes et les étapes retenues, habitude que les gouvernements de l'Union européenne n'ont pas jusqu'à ce jour.
Les gouvernements de la zone euro doivent donc se mettre d'accord de toute urgence sur les étapes de l'harmonisation indispensable, avec un calendrier réaliste ; ils doivent ensuite expliquer cette politique à leurs peuples et en justifier les sacrifices inévitables. La survie de l'Union en dépend.
Ah si l'Union européenne était une fédération…
Les problèmes d'harmonisation ne se poseraient pas si l'Union européenne était une fédération comme les Etats-Unis, avec un Etat fédéral fort imposant les mêmes lois partout chaque fois que l'existence de lois locales pourrait créer des distorsions de concurrence. Mais les fondateurs de l'Europe ont pensé que ses peuples n'étaient pas prêts à abandonner un peu de souveraineté nationale au profit d'un Etat fédéral, et après avoir rejeté la « Communauté européenne de défense (CED) », ils ont fait adopter les institutions confédérales actuelles, dont nous voyons aujourd'hui les limites et les dangers.
Note
[1] Les 12 pays de l'Union européenne qui ont adopté l'euro (constituant donc « la zone euro ») sont : Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Grèce, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal.
[2] INSEE Comptes de la nation (mai 2005) [121] : en 2004, sur un PIB de 1648.4 milliards d'euros, les exportations représentent 428.1 milliards d'euros, c'est-à-dire 26 %.