Une belle leçon de démocratie

Mise à jour : 22/06/2005

Ce texte commente le remarquable livre que François Bayrou a écrit pour argumenter le OUI de l'UDF au Traité constitutionnel, « OUI, plaidoyer pour la constitution européenne », livre où j'ai beaucoup appris

 

Pour me faire une opinion sur le Traité constitutionnel soumis à référendum, je l'avais téléchargé sur Internet du fichier http://europa.eu.int/constitution/download/print_fr.pdf . J'en avais lu les 485 pages en prenant des notes et j'avais ensuite publié le texte « Constitution européenne : contenu et polémiques » sur mon site d'analyse politique.

 

Je n'avais pas lu le livre de François Bayrou, qui plaidait pour le oui, car lorsque mon opinion est faite je ne recherche que les opinions contraires, les seules éventuellement susceptibles de me faire changer d'avis, ou au moins de m'apprendre quelque chose. Tant pis si mon attitude en étonnera plus d'un, la plupart des gens préférant prendre connaissance des seules opinions qui confortent la leur.

 

J'avais eu tort. J'ai lu ce livre hier et j'ai beaucoup appris. Bien sûr, c'est le non qui l'a emporté et je cherchais seulement à mieux connaître l'homme politique à travers ses opinions. La télévision, le média principal d'information, n'a pas accordé à François Bayrou de grande émission lui donnant le temps de s'exprimer, comme elle l'a fait pour d'autres hommes politiques de premier plan. Alors je cherchais à savoir si c'était parce que les journalistes considéraient qu'il n'avait rien de passionnant à dire ou parce qu'il « n'était pas assez médiatique ».

 

Quelle que soit leur raison ils ont eu tort, le contenu du livre le prouve : il est à la fois instructif et suffisamment étonnant pour captiver un auditoire. Je suis même sûr que si davantage de Français avaient pris connaissance de ce texte, le oui l'aurait emporté. François Bayrou y présente les principales caractéristiques de la Constitution et l'intérêt de chacune, mais c'est la manière de le faire qui est passionnante : ce texte est une véritable leçon de démocratie, et c'est ce qui m'a séduit.

 

Comme tout le monde, je croyais savoir ce qu'est la démocratie et je me trompais, je n'en avais qu'une vue assez vague et incomplète. Page 49, par exemple, j'ai appris qu'une démocratie exige « des pouvoirs identifiés, des responsables élus, la séparation des pouvoirs, des compétences clairement délimitées et une reconnaissance du citoyen et de son vote. » Je l'ai appris, car je n'aurais pas su le dire correctement si on m'avait posé la question.

 

J'ai aussi compris, sur un exemple cité page 80, comment le traité de Nice (qui s'applique toujours, puisque la Constitution proposée a été rejetée) définit la majorité lors d'un vote au Conseil des ministres de l'Union : c'est compliqué comme une usine à gaz, et parfaitement arbitraire et inéquitable quant à la représentation des pays membres. Hélas, c'est avec ce système absurde que l'Europe à 27 va devoir fonctionner pendant des années ; on peut donc prévoir son incapacité d'aboutir à une décision, malgré des marchandages sordides, lorsque l'intérêt égoïste de quelques pays membres s'opposera avec succès à la volonté de tous les autres. Nous avons déjà eu un exemple de blocage la semaine dernière, lorsque les chefs d'Etat et de gouvernement réunis au Conseil européen de Bruxelles ont été incapables de se mettre d'accord sur le budget de l'Union à partir de 2007.

 

Le livre de François Bayrou est plus qu'une leçon de démocratie, c'est une démonstration de l'adéquation de la Constitution proposée à un fonctionnement démocratique de l'Union. Page après page, on se convainc que chaque article du Traité constitutionnel a été soigneusement rédigé, que l'Union européenne pourrait, avec un tel texte fondamental, fonctionner d'une manière consensuelle, totalement opposée au fonctionnement conflictuel de la démocratie française. A ce propos, François Bayrou diagnostiquait avec justesse, page 9, l'état d'esprit des Français :

« Depuis longtemps, une rage chemine dans les profondeurs du peuple français, une révolte silencieuse et sourde. Notre démocratie est organisée de telle sorte que l'on ne peut s'y faire entendre que par des mouvements de colère. »

 

En fait, le texte nous apprend que le Parlement européen fonctionne déjà de manière très consensuelle. Chaque député doit écouter les points de vue des autres et chercher avec eux la solution la plus satisfaisante. On est bien loin de l'Assemblée nationale française ! Ce mode de fonctionnement a le mérite de trouver souvent des solutions plus sages que celles que donnerait une majorité écrasante, forcément certaine de détenir seule la vérité.

 

Ce livre se lit en quelques heures, un temps bien modeste en regard de tout ce qu'on y apprend sur l'Europe, la politique, les institutions et les grands hommes qui ont marqué notre époque. Je suis tellement d'accord avec les prises de position de François Bayrou qu'on y trouve, tellement convaincu par ce qu'il écrit, que je citerai maintenant mes seuls points de désaccord, d'un poids bien minime par rapport à l'ensemble.

§           François Bayrou affirme qu'avec 450 millions d'habitants l'Union européenne a une population double de celle des Etats-Unis. C'est inexact, la population de ce pays est aujourd'hui de 295,7 millions d'habitants, d'après un document mis à jour chaque semaine. Le rapport des populations n'est donc pas 2 mais 1,5. Cette petite erreur n'a aucune conséquence sur la valeur des autres informations du texte et de ses prises de position.

§           En ne parlant que des emplois perdus, François Bayrou omet, lorsqu'il parle de délocalisations et du projet de « directive Bolkestein », de citer le point de vue des acheteurs : chaque fois que, grâce à des fabrications ou des importations moins chères, un produit coûte moins à nos consommateurs ou à nos fabricants qui l'incorporent dans leurs articles, il y a un bénéfice net pour notre pays.

En effet, avec l'argent économisé, un consommateur peut acheter en plus d'autres produits ou services, un fabricant peut être plus compétitif ou plus profitable. Et comme le revenu disponible du consommateur est le même, qu'il ait ou non acheté le produit moins cher, il dépensera en tout la même chose, qui donnera en tout le même travail total au pays, avec la même main d'œuvre totale. Le fabricant, lui, pourra peut-être développer ses ventes, grâce à son prix de revient moins cher, et investir - donc donner du travail en plus. Les seuls perdants sont les salariés français dont la qualification est si faible qu'ils ont perdu leur emploi au profit d'étrangers et doivent se reconvertir. J'ai traité ce point en détail ici et .

 

Dans le texte de ce livre j'ai découvert un François Bayrou ouvert aux opinions des autres hommes politiques et prêt à travailler avec eux, quel que soit leur parti, exactement comme on fait au Parlement européen. Il cite de nombreux cas où des pays étrangers résolvent mieux que nous des problèmes importants, comme celui du chômage. Il n'hésite pas à rendre hommage à Giscard d'Estaing, de Gaulle, Mitterrand, Jean Monnet et Robert Schuman, en mettant en valeur la contribution de chacun lorsque l'occasion se présente dans son texte. Il n'a jamais la dent dure, même lorsqu'il cite des actes politiques qui font du mal à la France, comme ceux où nos gouvernants méprisent les citoyens en refusant de les informer et en décidant seuls de choses importantes, en toute opacité.

 

Bref, un livre à lire.

 

Daniel MARTIN

 

 

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