Adhésion de la Turquie: le pour et le contre
Mise à jour : 31/05/2007
Ce texte recense les arguments pour et contre l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Ces arguments sont classés par sujet et seront remis à jour périodiquement dans cette page.
Voir aussi :
· Le terrorisme islamiste: idéologie, exigences et attentats
· L'intégration des musulmans bloquée par la culture
Table des matières
1.1 Le sens des mots islam, islamiste, etc.
1.2 Histoire des relations entre Ankara et Bruxelles
1.3 Procédure d'adhésion: étapes, etc.
1.4 Le rapport de la Commission européenne du 06/10/2004
2. Arguments historiques et culturels
2.1 Pour: la Turquie est le berceau de la civilisation hellénique et de la chrétienté
2.2 Contre la thèse d'une Turquie historiquement grecque et chrétienne
3. Arguments de type "bonne conscience"
4. La Turquie est-elle un pays européen ?
4.1 Aptitude des musulmans d'origine turque à s'intégrer
4.1.2 L'exemple de l'Arabie Saoudite.
4.1.3 Intégration des minorités musulmanes en Europe
4.1.4 La Turquie: une république autoritaire évoluant vers l'islamisme
4.1.5 Echecs des tentatives de laïcisation de L'Empire ottoman aux XIXème et XXème siècles
4.1.7 Evolution en cours à la fois vers l'islamisme et la démocratie
4.2 Reconnaissance de Chypre et du génocide arménien
5. Valeurs et coutumes - Respect des critères de Copenhague
5.1 Lien entre démocratie et valeurs occidentales
5.1.1 Les valeurs de l'Union européenne
5.1.2 Signification d'une adhésion aux valeurs européennes
5.1.3 Protection des Droits de l'Homme, de l'Etat de droit et de la démocratie
5.2 Les Européens peuvent-ils s'entendre avec les Turcs ?
5.3 Les difficultés d'intégration des musulmans en Europe
5.4 Autre exemple de différence de valeurs
5.5 La corruption en Turquie et en France
5.6 Conclusion sur la compatibilité des valeurs
5.7 Islamistes contre militaires
5.7.1 Le choc de la laïcisation de la Turquie par Atatürk en 1924
5.7.2 Conséquences pour l'Union européenne
5.8 La Turquie est membre de l'Organisation de la Conférence Islamique
5.9 Refus de la Turquie d'adhérer à la Cour Pénale Internationale
6. La taille de la Turquie et son influence dans l'Union
6.1 L'économie de l'Union européenne peut-elle supporter l'adhésion de la Turquie ?
6.1.1 Le coût des subventions de rattrapage
6.1.2 Le risque de dumping social et les risques pour « L'Europe sociale »
6.1.3 Le risque de délocalisations
7. Conséquences géopolitiques d'une adhésion
§ Statistiques comparées sur la Turquie et la France d'après [11]:
|
|
Turquie |
France |
|
Superficie (km²) |
776.000 |
544.000 |
|
Population
2002 |
71,2 |
59,2 |
|
PNB
par habitant (dollars) |
|
|
|
Fécondité
|
2,5 |
1,9 |
|
Espérance
de vie |
69 |
80 |
|
Taux
d'aplhabétisation: |
|
|
§ D'après [29] :
"Après avoir connu la crise la plus grave de son histoire récente en 2000-2001, l’économie s’est redressée et affiche aujourd’hui l’un des taux de croissance les plus élevés parmi les pays de l’OCDE."
"Vive croissance, forte décrue de l’inflation, importants gains de productivité et création d’emplois relativement faible caractérisent la reprise en cours. Pourtant, il est trop tôt pour déterminer à ce stade dans quelle mesure la reprise reflète la transition vers un sentier de croissance plus rapide à moyen terme."
§ La Turquie fait aujourd'hui partie du Conseil de l'Europe, de l'OCDE, de l'OTAN.
§ La Turquie a depuis 1995 un accord d'union douanière avec l'Union européenne. Mais selon [6], cette union ne concerne que des produits industriels ou transformés; les contingents et les entraves techniques aux échanges subsistent.
§ La "négociation d'adhésion" est une procédure permettant de vérifier tous les 6 ou 12 mois environ que le pays qui adhère à l'Union européenne a bien mis en pratique dans sa législation les quelques 80.000 pages de la législation européenne, appelées "acquis communautaire" et divisées en 31 chapitres. La négociation permet à un Etat candidat de présenter ses positions, de répondre aux objections et d'obtenir éventuellement des dérogations temporaires.
Le 29/11/2006, l'Union européenne a suspendu certaines négociations d'adhésion de la Turquie en cours parce que ce pays continue à refuser l'entrée dans ses ports et aéroports de navires et avions de Chypre, pays membre de l'Union européenne, malgré l'accord signé en juillet 2005 et connu sous le nom de « Protocole d'Ankara ».
§ Il y a trois catégories de critères d'adhésion à l'Union européenne, définies en juin 1993 sous le nom de «critères de Copenhague» [5]:
· des institutions stables garantissant la démocratie, l'état de droit, les droits de l'homme, le respect des minorités et leur protection;
· une économie de marché viable ainsi que la capacité de faire face à la pression concurrentielle et aux forces du marché a l'intérieur de l'Union;
· la capacité d'assumer les obligations de l'adhésion, notamment de souscrire aux objectifs de l'union politique, économique et monétaire.
Il y a en outre un critère d'aptitude de l'Union européenne à assimiler un nouvel adhérent :
"La capacité de l’Union à assimiler de nouveaux membres tout en maintenant l’élan de l’intégration européenne constitue également un élément important répondant à l’intérêt général aussi bien de l’Union que des pays candidats."
§ [6] "La Commission européenne a elle-même chiffré à 28 milliards d'euros par an ce que coûterait l'adhésion de la Turquie, c'est-à-dire près du tiers du budget total de l'Union et de la totalité des fonds structurels actuels".
[C'est colossal. Cela donne une idée du poids de la Turquie dans l'Union.]
Au sujet de la Turquie, il est souvent question d'islamisme, d'islamistes, etc. Voici les définitions nécessaires.
§ L'islam, avec un i minuscule, est la religion des musulmans, qui existe depuis le 7ème siècle. Les textes qui définissent l'islam sont le Coran et les Hadiths (recueils des propos et actes du Prophète Mahomet et de la Tradition). En arabe, le mot islam signifie «abandon du musulman à Dieu».
§ L'Islam, avec un I majuscule, est l'ensemble des peuples ou des pays musulmans, ainsi que la civilisation de ces peuples ou pays.
§ L'adjectif islamique qualifie donc tantôt la religion musulmane, tantôt les peuples, les pays ou la civilisation.
§ L'islamisme, avec un i minuscule, est un phénomène politique et religieux récent, né vers 1928 suite à l'effondrement de l'empire ottoman. La Turquie devenue un état laïc avec Mustafa Kemal Atatürk, les musulmans sunnites craignirent de voir disparaître leur religion et leur mode de vie traditionnel au profit d'un mode de vie européen. C'est en réaction à cette perte potentielle d'identité que sont nés en Egypte les premiers islamistes, les Frères Musulmans.
L'islamisme est un mouvement militant, antidémocratique, porteur d'une vision holiste de l'islam. Cette vision refuse d'isoler la religion (avec ses pratiques), l'Etat (avec ses lois) et la vie quotidienne (avec ses règles). C'est ainsi que, d'après [16]:
"La langue arabe n'a pas de terme pour distinguer entre l'Eglise et l'Etat, ou entre le religieux et le politique. Dès le départ, l'état islamique, fondé par Muhammad, avait une fonction «politico-socio-spirituelle», le prophète occupant lui-même les fonctions de Chef d'Etat, Messager divin, Gouverneur, Général des armées et Interprète du Coran. Sa vie devait être imitée par chaque musulman."
Au sujet du holisme islamiste, voir aussi la "Lettre à l'Amérique" de Ben Laden [17].
Le but ultime de l'islamisme est la restauration à l'échelle mondiale du califat, régime initial des musulmans depuis la mort de Mahomet jusqu'en l'an 661. L'islamisme est aussi une idéologie qui veut islamiser le système politique, le droit, l’économie, la politique étrangère, etc. Les islamistes contemporains agissent à tous les niveaux de la société: syndicats, mouvements de jeunes, aide sociale, etc.
On doit parler de terrorisme islamiste, pas de terrorisme islamique, bien que certains auteurs confondent ces deux adjectifs. Il y a plusieurs républiques islamiques: l'Iran (qui est aussi un état islamiste), la Mauritanie, le Pakistan, les Comores, etc.
§ Un islamiste est une personne, un groupe ou un état qui milite pour l'islamisme.
Pour plus de détails sur l'islamisme et ses dangers voir [12].
Source: [2] «Turquie».
"Les relations entre la Turquie et l’Union européenne, quasi interrompues entre 1980 et 1983, sont restées difficiles. Liée à l’Europe par un traité d’association signé en 1963, dont l’objectif à long terme est l’adhésion lorsque les conditions en seront réunies, la Turquie a déposé une candidature formelle d’adhésion en 1987. La réponse de la Commission européenne, formulée en décembre 1989, fut négative."
"Ankara ne s’est pas découragé. Après de longues négociations, il a obtenu, en 1994, la signature d’un accord d’union douanière, entré en vigueur le 1er janvier 1996. La Turquie est ainsi devenue le premier pays à appliquer l’ensemble des politiques économiques de l’Union européenne, sans pouvoir participer à la formulation de celles-ci. Elle en a accepté les contraintes, sans bénéficier pour autant de ses avantages, par exemple les aides structurelles substantielles accordées par Bruxelles aux régions sous-développées. Ankara a appliqué l’union douanière sans même recevoir les aides limitées prévues dans l’accord de 1994, à cause du veto grec. Il a accepté ce traitement, en espérant que, dans le cadre de l’élargissement de l’U.E., la Turquie serait incluse dans la liste des pays «admissibles»."
"Aussi, le choc et la déception ont-ils été très profonds lorsque le Conseil européen de Luxembourg, en décembre 1997, a refusé d’ajouter la Turquie à la liste des pays candidats, en déclarant qu’elle restait éligible, mais qu’elle devait d’abord appliquer les «critères de Copenhague», concernant les droits de l’homme et la démocratie. Les Turcs reprochèrent à l’U.E. d’exiger que ces conditions soient satisfaites avant même le début des négociations, une attitude qu’elle n’avait pas à l’égard d’autres candidats. Bruxelles exigeait aussi une solution démocratique à la question kurde ainsi que le règlement préalable du conflit chypriote et du contentieux avec la Grèce."
Opinion de M. François BAYROU [4]
"L'ouverture de négociations d'adhésion, c'est purement et simplement la décision d'accepter l'adhésion et cette décision, une fois prise, est irréversible. J'y suis naturellement hostile car, à mes yeux, l'adhésion de la Turquie changerait définitivement le projet d'Union européenne. Ce qui est en jeu, c'est la nature de l'Europe.
Il existe deux projets européens: celui d'une Europe a minima, vaste forum permettant la rencontre de nations et de civilisations très diverses se contentant d'avoir, en commun, un arsenal législatif, la libre circulation des marchandises et la recherche d'accords régionaux... Ce projet de forum européen [c'est-à-dire d'Europe confédérale et non fédérale et intégrée] renonce en réalité à faire de l'Europe un acteur politique majeur sur la scène du monde. C'est une rupture avec le projet européen [fédéral] tel que l'ont porté depuis cinquante années les créateurs de l'Europe. Les défenseurs du projet historique d'Europe politique pensent, en très grande majorité, que l'adhésion de la Turquie, avec ce qu'elle induit comme différences de culture et d'influence renforcée des Etats-Unis, marquerait la fin de ce projet."
Commentaire
M. Bayrou est partisan d'une Europe fédérale, structure qui exige plus d'homogénéité que la structure confédérale actuelle, qui est à peine plus qu'un marché commun, à monnaie commune pour certains Etats, et dont l'influence politique est nulle.
Autre citation de M. François BAYROU [4]
"Je pense que l'annonce [par le président Chirac] de ce référendum [d'adhésion] est une duperie. La décision d'ouvrir les négociations n'est pas réversible sans dégâts considérables. Ce n'est pas de la politique courageuse, ce n'est pas honnête à l'égard des Français et ce n'est pas honnête à l'égard de la Turquie.
[L'annonce de] ce référendum consiste à faire croire que l'on peut renvoyer sur les générations suivantes la «patate chaude», comme si la décision d'ouvrir les négociations avec la Turquie était une mesure technique. Or ce n'est pas le cas. Peut-on imaginer que pendant dix années on exige des efforts d'adaptation énormes de la Turquie et qu'au bout de ces dix ans on décide de lui fermer la porte ? Ce n'est pas une décision que l'on peut ainsi faire prendre à un peuple contre un autre peuple. Imagine-t-on la tension redoutable que l'on créerait ainsi entre le peuple français et le peuple turc ? Faute du courage nécessaire pour affronter aujourd'hui le véritable débat, tant qu'il est encore temps, comme un gouvernement adulte, on crée des risques ingérables pour l'avenir."
Source: [14]. Le rapport reconnaît que la Turquie a accompli des progrès substantiels dans le cadre de son processus de réforme politique. Extrait:
"Les réformes politiques figurent essentiellement dans les deux grandes réformes constitutionnelles de 2001 et 2004, et dans huit séries de réformes législatives, adoptées par le Parlement entre février 2002 et juillet 2004.
Les relations entre la société civile et l'armée se rapprochent des normes européennes.
Des modifications importantes ont été apportées à l'appareil judiciaire avec l'abolition en particulier des cours de sûreté de l'État.
La réforme de l'administration publique est en cours.
En ce qui concerne les droits de l'homme, la Turquie reconnaît le principe de la primauté du droit international et européen. Elle s’est alignée dans une large mesure sur les conventions et les décisions internationales, telles que l'abolition totale de la peine de mort et la remise en liberté des personnes condamnées pour avoir exprimé des opinions non violentes. L'ampleur des libertés fondamentales dont jouissent les citoyens turcs, comme la liberté d'expression et de réunion, a été largement étendue, malgré quelques restrictions pratiques qui n'ont pas encore disparu. La société civile s'est consolidée. Les droits culturels des Kurdes commencent à être reconnus. L'état d'urgence a été levé sur tout le territoire, et même si la situation y est encore difficile, le processus de normalisation est entamé dans le sud-est."
Le rapport souligne que des progrès restent à faire:
"La loi sur les associations, le nouveau code pénal et la loi sur les cours d'appel intermédiaires ne sont pas encore entrés en vigueur. En outre, la décision sur le code de procédure pénale, la législation portant création de la police judiciaire et la loi sur l'exécution des peines et des mesures sont toujours en attente d’adoption.
La Turquie entreprend de sérieux efforts pour garantir une mise en oeuvre adéquate de ces réformes. Malgré cela, le processus de mise en oeuvre doit être davantage consolidé et étendu. Il en va notamment ainsi pour la politique de tolérance zéro dans la lutte contre la torture et les mauvais traitements, et pour le renforcement et l’application des dispositions concernant la liberté d'expression, la liberté religieuse et les droits des femmes, des syndicats et des minorités."
Le rapport reconnaît l'ampleur de certains problèmes nouveaux, mais seulement pour recommander des efforts:
"La gestion de longues nouvelles frontières extérieures constituerait un grand défi politique et exigerait des investissements importants. La gestion des flux migratoires et de l’asile ainsi que la lutte contre le crime organisé, le terrorisme, la traite des êtres humains et les trafics de drogue et d’armes seraient facilitées par une coopération plus étroite à la fois avant et après l’adhésion."
[Il y a là un problème de ressources, l'Union européenne ne disposant que d'un budget modeste, limité à 1% du PIB de ses pays : environ 100 milliards d'euros par an. Avec de tels moyens, absorbés pour moitié par l'agriculture, il n'est sans doute pas possible de répondre aux défis ci-dessus, dans la région du Moyen-Orient, l'expérience des Américains en Irak le montre. Le rapport reconnaît l'existence du problème, puisqu'il écrit:]
"...il est clair que l'incidence budgétaire serait substantielle sur la base des politiques actuelles."
Le rapport recommande donc l'ouverture de négociations d'adhésion:
"Compte tenu des avancées globales en matière de réformes et sous réserve de la mise en vigueur par la Turquie de la législation en suspens susvisée, la Commission considère que la Turquie satisfait suffisamment aux critères politiques et recommande l’ouverture de négociations d'adhésion."
L’adhésion de la Turquie serait différente des autres élargissements:
"L’adhésion de la Turquie serait différente des autres élargissements en raison des effets conjugués de sa population, de sa superficie, de sa situation géographique, de son potentiel économique et militaire, et en matière de sécurité."
[Cela justifie que les exigences et précautions de l'Union européenne dans les négociations d'adhésion à venir diffèrent de celles qui ont régi les négociations du passé avec des pays moins importants. Les Turcs ont déjà demandé à être traités comme les autres pays, mais ils ne sont pas comme les autres.]
"La Turquie traverse actuellement une période de profonde mutation, caractérisée, notamment, par une évolution rapide des mentalités. Il est dans l’intérêt de tous que ce processus de transformation se poursuive."
[Il est surprenant que les Européens qui ont émis cette appréciation n'aient pas vu que l'évolution consiste, pour environ 40% des Turcs, en un rapprochement des valeurs musulmanes, antidémocratiques par essence. Ils n'ont vu que le progrès des autres Turcs, réel lui, vers le modernisme.]
Le rapport donne donc un feu vert à l'adhésion de la Turquie, mais en énonçant des conditions qui pourraient entraîner:
§ La suspension ou même l'arrêt des négociations:
"En accord avec le traité sur l’Union européenne et la Constitution pour l’Europe, la Commission recommandera la suspension des négociations en cas de violation grave et persistante des principes de liberté, de démocratie, du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l’État de droit, sur lesquels l'Union est fondée. Le Conseil devrait pouvoir prendre une décision concernant cette recommandation à la majorité qualifiée."
§ Le retard d'ouverture ou de fermeture de certaines négociations de chapitre:
"Des critères de référence pour la clôture provisoire et, dans certains cas, pour l’ouverture de chaque chapitre devront être définis avant l’ouverture des négociations le concernant. Ces critères pourraient renvoyer à l’alignement législatif et à un bilan de mise en œuvre satisfaisant. De plus, les obligations légales actuelles résultant de l’accord d’association et de l’union douanière, notamment celles correspondant à l’acquis, devraient être remplies avant l'ouverture des négociations sur les chapitres qui s’y rapportent."
§ L'allongement des périodes de transition et l'application de clauses de sauvegarde particulières:
"De longues périodes de transition et une clause de sauvegarde permanente peuvent être envisagées pour éviter de perturber gravement le marché communautaire de l’emploi."
Conclusions
§ L'Union européenne n'envisage pas une fin des négociations d'adhésion avant 2014, époque à laquelle l'intégration des dix nouveaux pays adhérents a toutes les chances d'être achevée;
§ Le «oui» de la Commission dans son rapport est assorti de limitations et de précautions qui montrent la peur que la Turquie inspire aux Européens et le peu de confiance qu'on lui fait. C'est vexant pour les Turcs de bonne volonté.
Un des arguments des partisans de l'adhésion de la Turquie est le caractère historiquement grec et chrétien de ce pays. Les deux composantes fondamentales de l'identité européenne sont:
§ L'apport gréco-romain, notamment pour la démocratie, l'organisation de notre société et ses lois;
§ Le monothéisme judéo-chrétien, notamment pour nos valeurs morales.
Les Turcs se considèrent comme européens. Voici des arguments qu'ils citent, extraits de [9] pages 16 à 18 et de [2].
La culture et l'histoire de la civilisation hellène:
§ Homère, premier poète occidental, était d'Anatolie;
§ Hérodote, premier historien grec, est né à Halicarnasse (donc en Asie Mineure);
§ A l'époque de la naissance de Hérodote, l'Asie Mineure était depuis un siècle le théâtre d’une activité intellectuelle frémissante. Tous les premiers philosophes grecs, ou presque, étaient d’Asie Mineure: l’école de Milet se trouvait célèbre avec Thalès, Anaximandre, Anaximène ; d’autres philosophes étaient d’Éphèse, ou de Samos. Et il est clair que cette floraison stimulait le désir du savoir. Hécatée, le prédécesseur d’Hérodote, était, lui aussi, de Milet;
§ Philosophe, théoricien politique, architecte, Hippodamos de Milet fut aussi un urbaniste qui inventa la division des villes et adapta leur tracé aux conceptions philosophico-politiques de ces penseurs dont Platon devait tirer beaucoup de ses préceptes.
§ Les philosophes stoïciens Zénon de Tarse (ville de Turquie) et Antipater de Tarse étaient eux aussi natifs d'Asie Mineure.
Le christianisme:
§ Saint Paul était aussi originaire de Tarse, né dans une famille juive de culture hellénistique et parlant grec;
§ L'Eglise chrétienne primitive s'est d'abord développée en Syrie, à Antioche, grande cité hellénistique, centre commercial et foyer de culture, devenue un des pôles du christianisme ancien.
§ La «Nouvelle Rome», appelée aussi «Constantinople» et aujourd'hui Istanbul, a été fondée par l'empereur Constantin en 330 sur l’emplacement de l’antique Byzance fondée par des colons grecs, à cheval sur l'Europe et l'Asie Mineure.
§ Ephèse, sur la côte méditerranéenne de la Turquie, était la plus importante ville grecque d'Asie Mineure. C'est au concile d'Ephèse, en 431, que Marie a été proclamée «Mère de Dieu» (Theotokos).
§ Les quatre premiers conciles, Nicée, Constantinople, Éphèse, Chalcédoine se sont tenus dans ce qui est devenu la Turquie, qui fut donc chrétienne bien avant l'Europe occidentale.
Si la Turquie a une origine tellement grecque et chrétienne, comment se fait-il que ses habitants actuels parlent turc ou kurde (langue apparentée au persan)? D'après [2] «Ottoman (Empire)», la réponse est que la Turquie a été envahie, conquise et habitée depuis le Moyen Age par des peuples venus d'Asie, qui ont complètement éradiqué cet héritage. Citation:
"Les origines et les débuts de l’Empire ottoman
Le sultanat turc seldjoukide d’Asie Mineure (ou Anatolie) avait réussi à établir, dans le courant du XIIème siècle, sa domination sur la majeure partie de la péninsule anatolienne, ne laissant aux Byzantins que son extrémité occidentale.
Après une période très brillante durant le premier tiers du XIIIème siècle, il s’est ensuite trouvé confronté à plusieurs problèmes graves qui ont précipité sa disparition. Dès avant le milieu du XIIIème siècle, des querelles de succession entamèrent l’unitarisme et la centralisation du gouvernement, entraînant un affaiblissement du pouvoir au moment où il devait faire face à l’invasion des Ilkhans mongols, héritiers, au Proche-Orient, de l’empire de Gengis khan.
Victorieux, les Mongols imposèrent leur protectorat à toute la partie orientale de l’Anatolie; ailleurs, les querelles intestines et les intrigues des vizirs contribuèrent à anéantir l’autorité des sultans.
Dans cet État en déclin apparaissent alors les tribus turcomanes que les souverains seldjoukides avaient, un siècle auparavant, installées au fur et à mesure de leur arrivée sur le limes [10] byzantino-turc: il s’agissait de tribus ou de groupes de tribus plus ou moins bien assimilés au monde turco-musulman et ayant conservé un esprit offensif que les sultans s’efforçaient de diriger contre l’Empire byzantin. En outre, elles étaient animées de sentiments religieux musulmans, encore imprégnés il est vrai de chamanisme et, sous l’impulsion de chefs de confréries, leur prosélytisme de néophytes les conduisait volontiers à s’engager dans la lutte contre les chrétiens."
L'argument d'une Turquie européenne du fait de son histoire grecque et chrétienne est donc sans valeur. Du reste, les Turcs musulmans ont imposé leur religion, qui n'est pas le christianisme, à la population d'une partie notable des territoires qu'ils ont conquis en Europe, comme la Bosnie, où les musulmans représentent aujourd'hui 44% des habitants.
Pire même, l'histoire du XXème siècle a donné des Turcs une image de xénophobie et d'intolérance cruelle pour les chrétiens:
§ Génocide des Arméniens en 1915 (600.000 morts parmi 1.750.000 déportés), dont les Turcs nient toujours la réalité aujourd'hui contre toute évidence [22];
§ Expulsion d'Asie mineure et des pays balkaniques de 1,5 millions d'autochtones grecs en 1922, acte qui prouve que loin d'être européens par leurs ancêtres grecs comme ils le prétendent, les Turcs du XXème siècle ont chassé les descendants de ceux-ci.
Il faut aussi se souvenir qu'aucun texte fondateur de l'Union européenne ne définit celle-ci comme un «club chrétien». Aucun ne fonde l'adhésion sur une histoire chrétienne. L'Union européenne est laïque, même si les valeurs de sa population sont judéo-chrétiennes.
Le débat actuel sur l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne se déroule entre des partisans et des adversaires qui n'osent pas, en général, avouer l'importance qu'ils accordent à l'argument de "bonne conscience".
C'est ainsi que nombre de gens qui, au fond d'eux-mêmes, sont contre l'adhésion de la Turquie, n'osent pas se prononcer contre, de peur d'être taxés de turcophobie, c'est-à-dire de xénophobie et d'islamophobie, voire de racisme. Il y a même des gens qui soutiennent explicitement l'adhésion pour la même raison.
Du fait de ces gens, le débat porte sur « Pourquoi pas la Turquie ? » (c'est-à-dire « Osez donc avouer votre racisme en refusant l'adhésion ! ») et jamais sur « Pourquoi la Turquie », alors que le Maroc et la Tunisie sont francophones, plus proches et moins peuplés, et que la Russie, le Belarus ou l'Ukraine sont clairement des pays européens ?
Beaucoup de partisans de l'adhésion le sont pour se donner bonne conscience, par une sorte de « discrimination positive » à l'égard de musulmans qu'ils considèrent au fond d'eux-mêmes comme inférieurs et défavorisés. Ils ignorent ainsi le caractère insultant d'une telle attitude à l'égard du peuple turc, dont la civilisation a eu une période de rayonnement intellectuel et artistique remarquable pendant le règne de Soliman le Magnifique, au XVIème siècle. Ce sultan, soit dit en passant, a pris parti pour notre roi François 1er contre Charles Quint, à l'époque l'empereur le plus puissant du monde, en portant des coups sévères aux Espagnols et aux Autrichiens, et en accordant à des Français des conditions très favorables d'établissement et de commerce dans son empire [15].
Certains politiciens partisans de l'adhésion craignent qu'en refusant la Turquie l'Union européenne s'attire les foudres de certains musulmans, qui n'ont déjà que trop tendance à être des terroristes islamistes. Ils ne voient pas que ces terroristes commettent déjà des attentats dans de nombreux pays occidentaux, dont la France, dans des pays arabes, etc., et le font sous des prétextes si stupides qu'ils constituent une insulte au bon sens.
A l'inverse, certains adversaires de l'adhésion le sont pour des raisons tout aussi mauvaises et inavouables.
Le comble de l'argument absurde est venu du Président de la République, dans son interview sur TF1 du mercredi 15/12/2004, où il a expliqué qu'il y a tant d'années que les Turcs font des efforts de démocratie et de droits de l'homme qu'il serait inconcevable aujourd'hui de leur dire « non ».
M. Chirac fait donc comme si la démocratie et les droits de l'homme étaient des caprices européens que les Turcs ont essayé de satisfaire pour être acceptés, ou comme si les Turcs les considéraient ainsi. C'est pourquoi, dans son esprit, les Turcs méritent récompense. Cela s'appelle penser faux : la démocratie et les droits de l'homme étant des valeurs universelles, les efforts des Turcs leur seront profitables quelle que soit l'issue de la demande d'adhésion ; leur vraie récompense sera ce progrès-là, pas notre considération. Nous ne devons rien à aucun pays qui fait des efforts vers la démocratie et les droits de l'homme.
Quelques minutes après avoir ainsi affirmé qu'on ne pouvait pas refuser l'adhésion aux Turcs, M. Chirac a dit qu'un référendum dans une dizaine d'années - c'est-à-dire quand il ne sera plus président - permettrait aux Français de dire « non ». C'est absurde : si on ne peut dire non aux Turcs en 2004 du fait de leurs efforts, pourquoi un référendum nous permettrait-il de le leur dire après dix années supplémentaires d'efforts ? Le Chef de l'Etat ne convaincra personne avec des raisonnements aussi faux !
Autre argument peu convaincant : celui cité par M. Luc Ferry dans son ouvrage de 2007 "Familles, je vous aime". M. Ferry écrit que refuser l'adhésion de la Turquie rejetterait ce peuple dans l'islamisme après plus de 80 ans d'efforts de laïcisation et de séparation de la religion et de l'Etat. Or les Turcs ne passeront pas d'une majorité forte et croissante de citoyens qui disent être musulmans avant d'être turcs à une majorité qui sépare l'islam et l'Etat à cause de l'Union européenne ou pour lui faire plaisir. Déjà, ils adoptent les lois de l'Union dans le cadre des négociations d'adhésion en les appliquant souvent mal ou pas du tout : en 2007 les crimes d'honneur contre les jeunes filles qui ont fait l'amour avant le mariage n'ont pas cessé, les assassinats de non-musulmans non plus ; et le parlement turc a voté une loi punissant l'adultère avant de l'annuler sous la pression indignée de Bruxelles [32].
En fait, des lois qui ne sont pas en accord avec la culture d'un pays ne sont pas appliquées ou le sont mal, Montesquieu nous l'a expliqué il y a plus de deux siècles. Les Turcs doivent donc remplacer les valeurs leur culture musulmane qui sont différentes de celles des Européens - notamment celles qui concernent les droits des femmes et la séparation de la religion et de l'Etat, par celles d'une culture démocratique moderne. Et comme ils n'y sont pas encore parvenus malgré 80 ans d'efforts et de pressions de leurs militaires, ce n'est pas l'adoption formelle de lois de l'Union qui le leur imposera. Au contraire, la société turque évolue en ce moment vers plus d'islamisme, comme en atteste les enquêtes citées dans [32], résumées dans le tableau ci-dessous.
|
% de Turcs |
en 1999 |
en 2006 |
|
Qui se disaient croyants et très pratiquants |
6.0 |
12.8 |
|
Qui se disaient croyants et un peu pratiquants |
25.0 |
46.5 |
|
Qui se disaient non croyants |
9.4 |
3.6 |
|
Qui se disaient musulmans avant d'être turcs |
35.7 |
44.6 |
|
Qui se disaient turcs avant d'être musulmans |
34.1 |
29.9 |
|
Qui voulaient des lois basées sur la charia islamique |
21.0 |
8.9 |
|
Qui voulaient des lois laïques |
67.9 |
76.2 |
Evolution de l'attitude des Turcs face à la religion entre 1999 et 2006
Ces sondages montrent une hausse de la religiosité et de l'influence de la loi coranique dans les institutions laïques. Ils montrent aussi une contradiction, la volonté affichée que les lois laïques l'emportent sur les lois musulmanes ! Le malaise est d'autant plus grand que les Turcs ont élu démocratiquement en 2002 un parlement islamique et que la majorité des électeurs s'apprêtent à recommencer ; à ce sujet, l'armée a menacé en 2007 de faire un nouveau coup d'état en cas de résultat électoral par trop islamiste. [32] Un pays sous menace de coup d'état militaire est-il compatible avec la démocratie de l'Union européenne ?
Enfin, la volonté du gouvernement islamiste de faire évoluer le pays vers une démocratie théocratique se manifeste par toutes sortes de tentatives. C'est ainsi qu'en 2006, le Premier ministre Erdogan a nommé à la tête de la banque centrale du pays un spécialiste de la finance islamique (qui interdit les prêts avec intérêts), spécialiste qui ne connaissait rien à la finance moderne, nomination désastreuse et incompatible avec les échanges financiers dans l'Union européenne ! [32]
Pour moi, les Turcs doivent résoudre seuls le problème de leur évolution vers une démocratie laïque et des valeurs culturelles plus proches des nôtres. Aucune pression de notre part ne peut les y aider et encore moins les y contraindre. Une fois membres de l'Union européenne, ils tenteraient par exemple de faire voter des directives obligeant les piscines publiques à séparer les hommes et les femmes ou interdisant les débits de boisson : je ne leur fais pas là un procès d'intention, je constate ce qui se passe en Turquie.
Concernant l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, il faut donc dénoncer les raisonnements faux, les arguments subjectifs comme les non-dits de bonne conscience, car le débat sur l'adhésion de ce grand pays est trop important pour être pollué de la sorte.
Extrait du Traité constitutionnel ("Constitution") [13] proposé aux pays de l'Union Européenne et qui fera l'objet d'un référendum en France, selon la promesse du président Chirac.
"Article I-58
Critères d'éligibilité et procédure d'adhésion à l'Union
1. L'Union est ouverte à tous les États européens qui respectent les valeurs visées à l'article I-2 et s'engagent à les promouvoir en commun.
2. Tout État européen qui souhaite devenir membre de l'Union adresse sa demande au Conseil. Le Parlement européen et les parlements nationaux sont informés de cette demande. Le Conseil statue à l'unanimité après avoir consulté la Commission et après approbation du Parlement européen, qui se prononce à la majorité des membres qui le composent. Les conditions et les modalités de l'admission font l'objet d'un accord entre les États membres et l'État candidat. Cet accord est soumis par tous les États contractants à ratification, conformément à leurs règles constitutionnelles respectives."
La Constitution prévoit l'ouverture de l'Union à tous les états européens. Or:
§ La Turquie n'a en Europe qu'une partie minuscule de la Thrace, un territoire de 18.885 km² représentant 2,4 % de son étendue de 779.452 km²;
§ Si on ne compte pas la partie d'Istanbul sur la rive européenne de la Corne d'Or, ce territoire n'a que 1 200 000 habitants, représentant 1,6 % des 72 millions d'habitants de la Turquie de 2004.
Si on admet que la Turquie est un pays européen parce que la Thrace en fait partie, alors la France est un pays d'Amérique du Sud parce que la Guyane française (département de 91.000 km², soit 16% de la France métropolitaine) est en Amérique du Sud. La France peut alors demander à faire partie du Mercosur, le marché commun du Brésil, de l'Argentine, du Paraguay et de l'Uruguay.
Plus sérieusement, parce que la qualité d'« européen » ne se résume pas à l'appartenance géographique, la civilisation turque a des origines et des valeurs musulmanes très différentes de celles, chrétiennes, de l'Union européenne. Très récemment encore, après l'arrivée au pouvoir en 2002 d'islamistes dits « modérés » qui ont recueilli 40 % des suffrages des Turcs, il a fallu des menaces de refus d'adhésion pour que les Turcs renoncent à une loi punissant sévèrement l'adultère. Bien que la Turquie soit, depuis plus de 80 ans, politiquement laïque, c'est-à-dire neutre par rapport aux religions, la civilisation et les valeurs des Turcs sont très différentes des nôtres, ce qui posera forcément des problèmes lorsqu'il faudra s'entendre pour des choix futurs. Or on a vu dans [8] à quel point un pays pouvait bloquer les décisions de l'Union...
Cette section montre l'immense transformation qui reste à accomplir pour la société turque afin que, au-delà de l'adoption de lois européennes, elle évolue vraiment vers la démocratie, la tolérance et les droits de l'homme tels que nous les connaissons.
[1] Les musulmans de Bosnie détestent toujours les Croates et les Serbes de ce pays [après 400 ans d'occupation ottomane, du 15ème siècle à juin 1878 ([2] «Ottoman (Empire)»): 126 ans de cohabitation n'ont pas suffi à ce qu'ils s'acceptent].
§ [1] Aujourd'hui le calme ne règne que parce que des militaires de la SFOR (Stabilization Force de l'OTAN) veillent. Selon le général français Chéreau, qui dirige la Task Force sud-est à Mostar, «Les communautés sont déchirées. Il est clair que si la force multinationale (7000 hommes) se retirait, il suffirait d'une étincelle pour tout embraser.»
§ [1] A Stolac, au sud de Mostar, 7500 Croates et 5000 Musulmans coexistent. L'école est divisée en deux parties séparées, une pour les musulmans, l'autre pour les catholiques. Pendant la guerre, les mosquées ont é&té rasées par les milices croates; aujourd'hui, à l'instigation d'un groupuscule islamiste, les drapeaux croates ont été incendiés pendant la nuit.
§ [1] Les mosquées poussent comme des champignons à partir, notamment, de fonds arabes. Une cinquantaine sont apparues en 10 ans, avec un point commun: le wahhabisme.
§ [1] Il y a, officiellement, 45% de chômeurs en Bosnie, pays de 3,6 millions d'habitants qui compte 44% de Bosniaques musulmans, 31% de Serbes orthodoxes et 17% de Croates catholiques. Le pays est divisé en une République serbe et une Fédération croato-musulmane depuis la fin de la guerre, le 21/11/1995.
Conclusion
Les problèmes de cohabitation des religions en Bosnie augurent mal de la vie des Européens après une éventuelle adhésion de la Turquie, pays en voie d'islamisation.
Concernant l'aptitude de musulmans à s'adapter à la démocratie, l'intéressant article [18] montre clairement que :
§ Les Saoudiens de 2004 comprennent et excusent n'importe quel acte terroriste, même s'il a fait de nombreuses victimes arabes, du moment qu'il est dirigé contre les infidèles que sont les Américains;
§ Les Saoudiens attribuent le terrorisme qui les frappe en Arabie à l'invasion de l'Irak musulman par les Américains infidèles;
[Ce point est intéressant, car on retrouve constamment dans l'opinion d'arabes, quel que soit leur pays, des accusations parfaitement absurdes. Il montre à quel point la grande majorité des Arabes n'a aucune rigueur intellectuelle, à quel point ils accusent les chrétiens ou les juifs de tous les maux de la terre, à quel point ils se considèrent comme leurs victimes. L'explication de cette inaptitude à penser juste en matière de politique et de religion est simple: ces hommes ont été formés à l'acceptation sans discussion du Coran, oeuvre poétique difficile à interpréter, où les contradictions sont innombrables et où tout est ramené à la religion.]
§ Les Saoudiens rejettent les idées comme la démocratie chaque fois que ces idées sont d'origine occidentale, c'est-à-dire infidèle et contraire à leur religion, qui a priorité sur tout autre système politique. Ils rêvent, au contraire, d'un retour à l'islam fondamentaliste, celui de l'Arabie Saoudite, celui qu'on leur a enseigné depuis qu'ils ont appris à lire.
Il est vrai que l'islam turque n'est pas le wahhabisme de l'Arabie Saoudite, mais le Coran, loi fondamentale des musulmans, est le même.
Dans tous les pays d'Europe, les musulmans sont mal intégrés, même à la deuxième génération. C'est le cas en France, pays où ils sont les plus nombreux; c'est aussi le cas en Allemagne, pays qui compte plus d'un million de Turcs; en Angleterre, pays où leurs communautés vivent carrément isolées des autres; en Scandinavie, où les musulmans sont peu nombreux, etc. Partout, les musulmans ont été rejetés et/ou ont rejeté les non-musulmans. Cela augure mal de l'aptitude des Turcs, musulmans à 99%, à s'intégrer dans l'Union européenne.
Il y a deux autres raisons de craindre l'inaptitude des Turcs à s'intégrer dans l'Union: la montée de l'islamisme et la domination des militaires.
Source: [2] «Turquie», article écrit entre 2000 et 2002.
"De nombreux facteurs expliquent le bilan plutôt décevant de la Turquie en matière de démocratisation. Un de ces facteurs est l’idéologie de la République qui s’inspire, depuis sa création en 1923, d’une forme de jacobinisme rigide. La modernisation politique, sociale et culturelle, dans les années 1920-1940, s’est faite par le haut, sous la direction des élites étatiques kémalistes, en l’absence d’une société civile et d’une nation moderne, toutes les deux alors en gestation. Cette modernisation avait d’autres priorités que la démocratisation et la prise en compte de la pluralité sociale, ethnique et culturelle du pays. L’organisation de la société selon des clivages d’ethnicité, de religion et de classes sociales était considérée comme incompatible avec la modernité. Héritiers de la tradition ottomane d’un État fort, les élites kémalistes et le parti unique – le Parti républicain du peuple –, créé par Atatürk, contrôlaient étroitement la société.
Or, depuis le début de la transition démocratique, engagée dans les années 1945-1950, le système politique, la société et l’économie ont connu de profondes transformations, notamment par l’émergence d’une société civile structurée – en 1996, on dénombrait 50.000 associations, 2.700 fondations et 1.200 organisations patronales, syndicales et professionnelles –, la mise en place d’une économie de marché et un processus d’individuation. Le pays a donc connu une différenciation sociale et idéologique, à laquelle les élites étatiques, en particulier l’armée, ont réagi en s’arrogeant le rôle de gardien de la République laïque, et en exerçant une tutelle sur les institutions représentatives et les gouvernements successifs. Au nom de cette légitimité républicaine, les militaires ont fait trois coups d’État, en 1960, 1971 et 1980, intervenant encore directement dans le processus démocratique en février 1997. Ils continuent d’avoir la haute main sur les questions de sécurité intérieure et extérieure et pèsent sur les décisions importantes en matière de politique étrangère.
Dans ces conditions, le système démocratique turc est affaibli. Les institutions représentatives ont une prise limitée sur les affaires du pays. La Constitution actuelle, imposée par le régime militaire en 1982, contient de nombreuses dispositions antidémocratiques, limitant les droits de l’homme et les libertés fondamentales. Les Cours de sûreté de l’État, de même qu’une législation pénale anachronique, font que la justice turque est loin d’être conforme aux normes démocratiques.
Ainsi, le délit d’opinion existe en Turquie, où il y a des journalistes emprisonnés à cause de leurs écrits. La liberté d’association et de manifestation et les droits syndicaux sont restreints. Le Code pénal et la loi antiterroriste, adoptée contre le P.K.K., recèlent eux aussi de nombreuses dispositions contraires à la démocratie et aux droits de l’homme. Les organisations de la société civile, le patronat, les syndicats et les médias dénoncent les abus et luttent activement en faveur de la démocratisation.
En attendant, le décalage entre une société civile pluraliste et un État qui n’arrive pas à s’adapter à la modernité et à la pluralité sociale continue d’être le principal facteur de blocage de la Turquie. Ce décalage est particulièrement manifeste dans les tensions entre les laïques et les islamistes, d’une part, et le problème kurde, de l’autre."
Source: [2] « Islam et Etat »
"La contestation islamiste
Les mouvements islamistes, apparus dans les années 1930 et 1940, se caractérisent par leur revendication d’un «État islamique» (dawla islamiyya en arabe). Ils considèrent que la société ne pourra être véritablement musulmane que si l’État est d’abord islamique. Il ne s’agit pas pour eux d’installer au pouvoir un «bon musulman», selon la tradition classique du califat, mais d’islamiser le système politique, le droit, l’économie, la politique étrangère, etc. Ils se réclament explicitement du concept d’«idéologie islamique» et s’organisent en mouvements politiques, s’efforçant d’agir à tous les niveaux de la société (syndicats, mouvements de jeunes, de femmes, d’étudiants, etc.). Ils ont fait une percée, dès les années 1970, dans la jeunesse universitaire et nombre de professions modernes (avocats, ingénieurs). Ils ont souvent récupéré une dynamique anti-impérialiste venue des courants de gauche."
"A partir des années 1970, tous les États musulmans sont confrontés à un «retour» de l’islam sous deux formes: d’une part la contestation politique islamiste, qui prône la mise en place d’un État véritablement islamique et prend parfois des formes violentes, et d’autre part un mouvement de réislamisation par le bas, mené par des milieux conservateurs, comme les oulémas, qui s’appuient sur l’héritage culturel et social de l’islam dans la société et qui, sans nécessairement remettre en cause les régimes en place, demandent une plus grande islamisation du droit et de la société. Il ne faut évidemment pas opposer systématiquement ces deux tendances: des mouvements islamistes comme les Frères musulmans égyptiens ont joué sur les deux registres depuis leur fondation.
Cette double contestation a conduit la plupart des régimes à favoriser d’une part une réislamisation sociale et juridique pour se maintenir, en courtisant les milieux conservateurs, et à contrer d’autre part la contestation politique islamiste soit par la répression, soit – plus rarement – par une cooptation bien contrôlée."
"La réislamisation des lois et des mœurs
... Depuis les années 1970 un mouvement se développe pour la «chariatisation» totale du droit [la charia est la loi coranique], et beaucoup d’États, pour se concilier les milieux conservateurs et couper l’herbe sous le pied des islamistes, ont accepté de renforcer le poids de la charia dans le droit. Les deux éléments sensibles sont le statut personnel (mariage, héritage, etc., où la réislamisation signifie une régression du statut des femmes) et l’introduction des peines de hudud («les limites [de Dieu]»), en cas d’apostasie, de blasphème et d’adultère."
"La Turquie laïque a renforcé les prérogatives de la direction des affaires religieuses (Dyanet) directement rattachée au Premier ministre. L’enseignement religieux a été rendu obligatoire dans les écoles en 1983, après le coup d’État militaire. La demande d’enseignants en religion a entraîné alors la multiplication des lycées d’État formant des religieux (imam-hatep). Le Dyanet a le monopole de l’enseignement religieux musulman dans les écoles, et a reçu, en 1997, celui de la rédaction des prêches lus dans les mosquées. La conséquence imprévue a été de placer les vrais laïcs et en particulier les alévis (une secte chiite) dans une position délicate : soit ils se déclaraient musulmans et recevaient alors un enseignement sunnite conservateur dispensé par le Dyanet, soit ils exigeaient d’être reconnus comme groupe religieux spécifique. La question religieuse est donc ainsi devenue une clé de la vie politique, faisant le lit du parti islamiste Refah..."
Source: [21] « Islam - L'affirmation musulmane au XXème siècle »
"Favorisées par le Parti démocrate, diverses mesures sont prises, et sont largement exploitées: réouverture de la faculté de théologie d’Ankara, construction de nombreuses mosquées, autorisation du pèlerinage à La Mecque, célébration à Konya du souvenir du grand mystique turc Mawlana Dialal al-Din Rumi. En beaucoup d’endroits, le laïcisme doit céder du terrain, notamment en ce qui concerne le comportement social des individus (mariage célébré uniquement par un imam, polygamie, restrictions des libertés pour les femmes, instituteurs «laïcs» chassés de villages où les autorités religieuses locales sont toutes-puissantes)."
"L’adaptation musulmane au monde moderne est fondée sur un compromis et non sur une conversion intellectuelle. On accepte la science, pourvu qu’elle ne pénètre pas le dogme. On accueille le progrès technique, pourvu qu’il ne modifie pas sensiblement les structures sociales et familiales.
Il faut, de nos jours, distinguer entre États musulmans et États islamistes. Ces derniers entendent instaurer littéralement ce qu’ils estiment être le droit musulman; ils deviennent plus nombreux à partir des années 1970, dans le sillage de l’Arabie Saoudite depuis 1926 : Libye en partie, Iran, Pakistan, Soudan, Afghanistan. Quant aux États musulmans non islamistes, certains ont tenté une laïcisation autoritaire de type occidental (Turquie, États communistes d’Europe orientale et d’URSS). La plupart s’efforcent de déposséder seulement le «clergé» musulman de ses pouvoirs judiciaires et éducatifs. Une vague islamiste les contraint depuis peu à réislamiser le droit civil (familial en particulier), criminel, pénal et constitutionnel."
L'échec de la modernisation de la Turquie par Tanzimat au XIXème siècle
La laïcisation de la Turquie par Atatürk, à partir de 1924, n'est pas la première tentative de modernisation de ce pays. La tentative précédente a eu lieu avec les Tanzimat. Voici ce qu'en dit l'article [2] «Tanzimat»:
"Le terme Tanzimat, qui signifie «les Réformes», désigne la période de rénovation de l’Empire ottoman, inaugurée en novembre 1839 avec la promulgation du khatt-i sharif (charte impériale) de Gül-Hané par le sultan ‘Abd al-Madjid; cette charte proclame l’égalité de tous les sujets de l’Empire, quelles que soient leur religion et leur nationalité, le droit à la justice pour tous, une juste répartition des impôts, l’institution du service militaire avec réorganisation de l’armée. Par la suite, d’autres réformes sont introduites: sécularisation du droit criminel et d’une partie du droit civil (1847), création de nouveaux types d’enseignement (écoles primaires avec instituteurs appointés par l’État (1845), écoles primaires supérieures, lycée de Galata-Saray à Istanbul (1868), université à Istanbul). Le gouvernement central est réorganisé à l’européenne avec des ministères, un Conseil d’État et une Cour suprême de justice; les provinces sont elles aussi réorganisées. Le principe des réformes avait été réaffirmé par le khatt-i humayun (rescrit impérial) de 1856. Le point culminant a été atteint en 1876 avec la promulgation de la Constitution qui institue un Parlement élu; mais le revirement politique du sultan Abdülhamid (‘Abd al-Hamid II) met fin, dès février 1878, au Parlement, à la Constitution et à la période des Tanzimat."
En somme, cette première modernisation du pays a échoué, parce qu'après réflexion les Turcs n'ont pas voulu remplacer la société et les lois coraniques par une société moderne et des lois laïques. Sachant que les réformes actuelles sont menées au pas de charge pour adhérer à l'Union européenne, sans prendre le temps de moderniser en profondeur les valeurs et les habitudes des Turcs, le risque de les voir finir comme les Tanzimat est réel.
Echec de la révolution jeune-turque de 1908
Source: [2] «Arabisme» et «Orient (Question d')»
La révolution jeune-turque de juillet 1908 instaura dans l'Empire ottoman un régime constitutionnel avec un parlement. Mais la révolte des arabes de l'Empire, qui dura jusqu'en 1920, et la dérive du régime jeune-turc vers l'autoritarisme et l'ultranationalisme, la firent échouer aussi. C'est le régime jeune-turc qui est responsable du génocide arménien de 1915.
Source: [7]:
"A Saklat, la vie a repris son cours. Signe de normalisation, les querelles de famille se règlent à nouveau au fusil de chasse. La coutume a fait son premier mort voici quelques mois.
Ailleurs, en milieu rural, les traditions perpétuent le règne des aghas, ces seigneurs féodaux aux pouvoirs iniques régnant sur un clan. «Ces pratiques d'un autre âge qui sont décrites dans les romans de Yasar Kemal continuent malheureusement à exister», admet l'essayiste kurde Seyhmus Diken. «Elles survivent parce que la République a voulu maintenir le Sud-Est dans un état de sous-développement chronique», précise-t-il."
[On voit bien dans cet exemple à quel point les habitudes des 10 à 12 millions de Kurdes turcs seront difficiles à concilier avec celles des Européens, malgré tous les textes de loi imposés par l'Union européenne lors de l'adhésion de la Turquie.]
"Une histoire orientale racontée par un exilé kurde pour expliquer le besoin d'Europe de sa communauté. Elle relate comment un pauvre mollah a obtenu une rente de son souverain. L'homme avait réussi à convaincre le sultan qu'il était capable d'apprendre à parler à son âne au bout de sept ans d'enseignement. Interrogé par un ami sur son audace, le religieux avait haussé les épaules : «Peut-être que dans sept ans le sultan sera mort ou peut-être ce sera moi ou alors l'âne.» «Les Kurdes ont vu passer beaucoup de civilisations et qui peut dire si dans quinze ans l'Europe existera toujours sous sa forme actuelle?», avait commenté le conteur de la fable «du mollah, de l'âne et du sultan».
Les Kurdes attendent de l'Europe plus de liberté et la fin de l'emprise des militaires sur la vie politique."
[Cette histoire montre un trait caractéristique de toutes les populations pauvres: la pensée à court terme, le souci de survivre au jour le jour, même s'il faut compromettre l'avenir ou faire des promesses qu'on sait irréalistes.]
80 ans après l'abolition du califat (1924 d'après [2] «Ottoman (Empire)») les islamistes sont au pouvoir après avoir remporté les élections avec 40 % des votants. Ils disposent de 66 % des sièges de député du parlement, assez pour modifier la Constitution s'ils le