Déterminisme, libre arbitre et liberté de l'homme
Mise à jour : 01/02/2008
Ce texte fait la synthèse des diverses prises de position sur ce sujet présentes dans le livre "Le déterminisme étendu pour mieux comprendre et prévoir - Un pont entre science et philosophie".
Table des matières
1. Définitions et problématique
1.1 Déterminisme traditionnel et déterminisme étendu
1.3 Problématique abordée dans ce texte
1.3.1 Le matérialisme implique le déterminisme étendu
1.3.2 La pensée vue par un matérialiste
1.4 Problème du libre arbitre et de la liberté face au déterminisme
2.1 Mécanismes de prise de décision
2.1.1 L'incontournable respect de l'échelle des valeurs
2.1.3 Instabilité de l'ordre des valeurs morales et fragilité de nos jugements
2.2 Pensée rationnelle et déterminisme
2.3 Exclusions de la discussion qui suit
2.3.1 Exclusion de la transcendance
2.3.2 Exclusion du libre arbitre total
2.3.3 Exclusion de la liberté d'indifférence
2.3.4 Exclusion des actes involontaires
2.3.5 Impossibilité d'échapper à la vérité et à ses valeurs
2.4 Liberté non, mais imprévisibilité
2.4.1 Imprévisibilité de l'homme
2.4.2 Position des philosophes sur le libre arbitre et la liberté de l'homme
2.4.2.3 Origine de la méprise de certains philosophes.
2.4.2.4 La sagesse est source de liberté
Le déterminisme traditionnel (ou classique) est un principe qui régit l'évolution d'une situation dans le temps due aux lois de l'Univers, évolution régie par une condition nécessaire et suffisante et une règle de stabilité :
§ Condition nécessaire : en l'absence de la cause, la conséquence n'a pas lieu (ainsi, toute situation observée a une cause qui l'a précédée, et rien ne peut exister sans avoir été créé auparavant) ;
§ Condition suffisante : si la cause existe au départ, la conséquence existe à l'arrivée (c'est une certitude, et la conséquence peut être prévue).
§ Règle de stabilité : les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets (reproductibilité). Les lois physiques dont l'action produit la conséquence d'une cause sont stables, elles sont les mêmes en tous lieux et à tout instant.
Pour plus de détails voir [1], paragraphe "Définition du déterminisme traditionnel".
Le déterminisme étendu est le principe qui régit l'évolution d'une cause à ses conséquences sous l'action de toute loi naturelle. En plus du déterminisme traditionnel ci-dessus, le déterminisme étendu suppose des extensions dont [2] cite une vingtaine.
Le libre arbitre qualifie la possibilité pour un homme de décider lui-même, seul, ce qu'il a envie de faire.
La liberté qualifie l'absence de contrainte extérieure sur l'action voulue par l'homme du fait de son libre arbitre (exemples : liberté politique, liberté de posséder des biens, liberté économique, liberté de conscience, etc.).
Libre arbitre et liberté sont des formes d'indépendance par rapport à d'autres hommes ou à des circonstances.
Pour plus de détails : voir [1], paragraphe "Définitions du libre arbitre et de la liberté"
La doctrine matérialiste postule que toute réalité - qu'il s'agisse de ce qui existe (objets, êtres vivants) ou d'événements – est faite de matière, a pour cause des processus physiques ou se réduit à de tels processus ; en particulier, l'esprit humain est lui-même une manifestation de l'activité de ses neurones, activité dont il est la conséquence et sans laquelle il n'existe pas.
D'après la définition du déterminisme étendu à partir de propriétés de l'Univers, tout processus de la nature obéit à des lois physiques, et toutes les lois physiques sont gouvernées par le déterminisme étendu. En toute logique, postuler le matérialisme oblige donc à postuler le déterminisme étendu, simple extension du principe de causalité.
Pour un matérialiste, la pensée est la représentation que le psychisme humain se fait de processus cérébraux où les neurones ont une activité chimique et électrique. Les neurones établissent des connexions pour formuler ou mémoriser des pensées. La pensée n'est qu'une représentation de phénomènes matériels cérébraux, sans lesquels elle n'existe pas ; entre la pensée et ces phénomènes matériels il y a une condition nécessaire et suffisante : si pensée, alors phénomènes matériels cérébraux ; et inversement, si phénomènes matériels cérébraux (déclenchés par exemple par une perception consciente ou par stimulation électrique artificielle), alors pensée.
Ce point de vue purement physiologique ignore des manifestations psychiques de niveau supérieur comme l'intuition et l'émotion. Et pour un spiritualiste, il ignore l'âme.
Si nécessaire, voir d'abord les définitions [3] des termes philosophiques "mécanisme", "mécaniste" et "mécaniciste".
La doctrine matérialiste et sa conséquence le déterminisme étendu sont qualifiées de mécanistes par des philosophes qui leur reprochent d'assimiler des êtres vivants à des machines soumises aux lois aveugles de la nature. Ces philosophes trouvent particulièrement insupportable l'idée de réduire l'homme, avec son esprit et ses sentiments, à l'état de machine dont le comportement est dicté par des circonstances auxquelles il obéit automatiquement. Voici deux arguments qu'ils citent contre le mécanisme lorsqu'il est appliqué à l'homme :
§ Impossibilité de réduire la pensée et les sentiments de l'homme à des algorithmes exécutables sur ordinateur : voir détails.
§ Déresponsabilisation : si toute action d'un homme lui est dictée par un contexte qu'il subit (que ce soit son héritage génétique, son acquis culturel ou les circonstances du moment – dont par exemple les pulsions de son subconscient et les pressions sociales), alors il n'en est pas responsable.
Un homme qui n'est pas responsable du mal qu'il a fait ne peut être puni. Cela choque tout autre être humain, car celui-ci a la règle "Tout acte qui lèse un ou plusieurs semblables doit être puni" profondément ancrée dans son subconscient en tant que partie des universaux.
En outre, une société ne peut laisser faire le mal sans renier sa raison d'être, qui veut qu'elle protège chacun de ses membres et ses institutions contre les méfaits d'un homme ou d'un groupe. Malgré la logique déterministe, elle décrète donc qu'un homme qui agit mal est coupable, et elle le juge pour éventuellement le condamner.
Remarque : cet à priori de responsabilité fait un devoir à la société d'éduquer chaque enfant, puis chaque adulte, en leur inculquant les règles à respecter. Elle lui commande aussi d'avoir une police et une justice pour faire respecter ces règles.
L'exposé qui précède est assez schématique pour être qualifié de réducteur. En approfondissant les détails, faut-il penser que le déterminisme enlève toute liberté à l'homme ou lui laisse-t-il une marge de liberté ? C'est le point que nous allons aborder.
Aussitôt formulée – et même lorsqu'elle n'est pas encore bien claire - toute pensée humaine est jugée automatiquement dans l'esprit par rapport à une ou plusieurs valeurs, jugement qui donne un résultat global agréable (positif) ou désagréable (négatif).
Tout homme a une échelle de valeurs [4], c'est-à-dire de choses qu'il désire ou craint. Cette échelle constitue un ensemble de critères de jugement de toutes ses perceptions et de toutes ses pensées. Cet ensemble est ordonné : à tout instant, il importe de satisfaire la valeur la plus importante qui s'applique aux circonstances.
Exemple : le premier devoir d'un homme est de préserver sa vie ; c'est un devoir si important qu'il est instinctif et connu sans réfléchir, et la valeur de survie à court terme est classée en tête. Il y a ensuite des valeurs liées à la survie à plus long terme, à la souffrance ou au plaisir physique. Puis viennent des valeurs liées à la vie en famille et en société, etc.
C'est en fonction de ces valeurs qu'un homme décide à tout instant ce qu'il voudrait faire. En général, une décision possible a des conséquences positives et des conséquences négatives. L'homme doit réfléchir, comparer l'issue des diverses décisions possibles en fonction de ses valeurs. Une satisfaction liée à une valeur positive pourra compenser au moins en partie une insatisfaction liée à une valeur négative.
Il y a une règle absolue :
A tout moment, l'homme choisit l'action qui lui apporte la satisfaction maximum (lorsque son bilan est globalement positif) ou l'insatisfaction minimum, lorsque son bilan est globalement négatif.
Peut-être se trompe-t-il parce qu'il ignore certains faits ou parce qu'il raisonne faux, mais jamais il ne choisit délibérément une action sous-optimale.
Lorsque sa morale dicte à un homme une conduite héroïque ou altruiste où il fait passer l'intérêt de la société ou d'une personne avant le sien, c'est que la valeur morale correspondante est placée avant les valeurs de son intérêt personnel.
En aucun cas la raison n'est une valeur ; c'est un outil parmi d'autres à disposition de l'homme quand il réfléchit avant d'agir.
Conclusion : à tout moment la volonté d'un homme est déterminée par son échelle de valeurs et elle seule.
Remarques
§ Ce n'est pas parce qu'un homme veut faire quelque chose qu'il peut le faire ; sa volonté n'entraîne évidemment pas son pouvoir de faire et sa liberté de faire.
§ Comme Sartre l'a si bien remarqué, à tout instant un homme désire quelque chose du seul fait qu'il vit. Même après avoir éprouvé une vive satisfaction, si on lui demande s'il y a encore quelque chose qu'il désire, il répond oui et cite une ou plusieurs choses. Parfois un désir sera pure imagination - par exemple parce que l'homme se trompe, de bonne ou de mauvaise foi - mais enfin il ne cessera d'avoir des désirs que mort. L'homme ne cesse jamais d'évaluer des actions possibles pour satisfaire ses désirs, et ces évaluations se font en fonction de ses valeurs.
§ Les valeurs d'un homme sont souvent dans son subconscient. Elles provoquent alors des jugements sans justification explicite, par exemple sous forme d'intuition.
§ Les valeurs d'un homme peuvent varier avec le temps, de nouvelles valeurs venant remplacer d'anciennes valeurs, ou une valeur avançant ou reculant dans l'échelle des valeurs.
Pour plus de détails voir le paragraphe du livre "Critères de valeur et d'efficacité et mécanismes d'évaluation" et les paragraphes suivants.
A tout instant donné, les valeurs d'un homme proviennent de trois origines, toutes trois déterministes en tant que résultats d'événements déterministes :
§ Les valeurs transmises à la naissance par le génome : « l'inné ».
Les mécanismes cellulaires pilotés par le génome obéissent à des règles précises et tout-à-fait déterministes, même si elles sont nombreuses.
C'est ainsi que dans les régions comme l'Europe où les hommes pratiquent l'élevage depuis des millénaires, l'habitude de boire du lait a entraîné une adaptation génétique à la digestion du lait ; les peuples de certains pays d'Asie où il n'y a pas d'élevage pour le lait le digèrent mal. Du coup, un Européen a une valeur « le lait, c'est bon » que n'a pas l'Asiatique. Et les Esquimaux ont une aptitude à digérer les graisses très supérieure à celle des Européens, aptitude inscrite dans leur génome et qui se traduit par une valeur « la graisse, c'est bon ».
L'inné ne change que très peu pendant la vie d'un individu, car l'adaptation de son génome et des mécanismes par lesquels il s'exprime à ses conditions de vie est modeste et lente.
§ Les valeurs dues à notre mémoire à long terme, où figure tout ce que nous avons appris : « l'acquis ».
Elles font partie de la culture [4] transmise à l'enfant puis à l'adulte par sa famille, puis la société, ainsi que de l'expérience acquise par la personne. Elles peuvent aussi provenir de pressions ou contraintes exercées par la société.
L'acquis s'enrichit chaque fois que nous apprenons quelque chose et, hélas, s'appauvrit à chaque oubli ou déformation des informations mémorisées. La partie culture de l'acquis, caractéristique d'une population, ne change que très lentement, après des décennies voire des siècles. (Plus de détails sur l'acquisition d'expérience)
§ Les valeurs liées à des perceptions ou des pensées : « le contexte ».
A chaque instant, un certain nombre de perceptions issues de nos sens sont jugées suffisamment importantes par notre subconscient pour franchir le seuil de la conscience, entraînant donc une réflexion, une intuition ou au moins une sensation. Comme à chaque pensée l'esprit associe une ou plusieurs valeurs, chaque perception entraîne un jugement, positif ou négatif, à un niveau correspondant à la valeur la plus forte.
En plus des perceptions, l'homme juge les conséquences de pensées qui lui viennent. C'est ainsi, par exemple, que la pression sociale peut intervenir.
Un homme que nous jugeons « bon » sera peut -être jugé « mauvais » demain. Etre bon ou mauvais n'est pas une caractéristique d'un homme parce que l'ordre de ses valeurs morales peut varier avec le temps, comme ses opinions politiques par exemple. On ne peut donc jamais juger un homme, on doit toujours juger ses actions ou ses prises de position une par une. A fortiori, on ne peut jamais juger un peuple entier, car certains de ses individus se comportent souvent autrement que ce qu'indiquent les sondages.
Un même homme peut être tantôt plein de tendresse, tantôt plein de haine. Un bourreau nazi qui assassinait chaque jour des milliers de Juifs de son camp de concentration s'attendrissait devant un petit chat. On ne peut donc pas juger un homme comme bon ou mauvais, car ce serait tantôt vrai, tantôt faux.
L'ordre des valeurs morales d'un homme est fragile. Il varie souvent à la suite d'une simple émotion si celle-ci est suffisamment forte, par exemple si c'est une pulsion irrésistible. Un homme paisible et tolérant peut devenir un tortionnaire dans des circonstances extrêmes ; il suffit, par exemple, qu'il soit si hors de lui que son émotion lui fasse considérer sa victime comme non humaine, comme une abstraction, ou que son entourage exerce une pression sociale dans le sens d'une grande cruauté.
Conclusions
§ La plupart des hommes ont en eux-mêmes la violence et la cruauté nécessaires pour commettre des actes inhumains, en même temps que les principes de morale qui condamnent de tels actes ; ce qui fait que certains commettent de tels actes c'est une perte de contrôle d'eux-mêmes, c'est-à-dire un changement dans l'ordre de leurs valeurs.
Mais soyons clairs : tout individu qui viole une règle de morale, depuis le vol d'une pomme jusqu'au meurtre d'un enfant, a des raisons personnelles qui justifient de le faire, raisons qu'il vous énoncera si vous les lui demandez. C'est ainsi que Ben Laden a justifié par écrit ses raisons de tuer les Américains et que des dizaines de millions de musulmans de par le monde croient que tuer des Américains et des Juifs est une injonction d'Allah, qui est infiniment juste et miséricordieux.
§ La croyance en un Bien et un Mal existant en tant qu'idées platoniciennes, c'est-à-dire indépendantes de tout acte et de tout homme, est un mythe. Seuls les adjectifs correspondants ont un sens, et seulement lorsqu'ils qualifient un acte précis.
Ceux qui croient à tort dans le Bien et le Mal en tant que forces surnaturelles capables d'intervenir dans notre Univers invoquent souvent ces forces pour expliquer leurs erreurs ou leurs méfaits, et en fuir la responsabilité. C'est le cas, par exemple, de la population haïtienne qui pratique le Vaudou. Mais je ne juge pas moins responsables les chrétiens qui accusent le Malin d'avoir inspiré leurs péchés, surtout lorsqu'ils ont appris au catéchisme que l'homme a son libre arbitre.
La violence banalisée
Hélas, nous pouvons prendre l'habitude de la violence, de la souffrance et de la mort, et banaliser ces malheurs au point de ne plus y penser. Nous entendons depuis des années parler tous les jours d'attentats en Irak faisant des dizaines ou des centaines de victimes, et à force ces nouvelles ne nous émeuvent plus guère. Les journaux télévisés nous ont parlé du génocide au Darfour qui a fait des centaines de milliers de victimes, et cela a fini par ne plus nous révolter ; au lieu d'exiger une intervention musclée et coûteuse des pays civilisés pour faire cesser ces assassinats, nous nous contentons d'en parler un verre à la main ou même nous changeons de chaîne. Les journalistes de télévision le savent, et lorsqu'ils veulent vraiment nous faire réagir - par exemple pour participer à une collecte de fonds - ils nous montrent des images insoutenables d'enfants squelettiques et de ruines fumantes.
La difficulté de juger
En jugeant moralement une action d'un individu nous devons faire preuve de modération et du maximum possible d'objectivité, en nous demandant comment un autre que nous jugerait cette action de cet individu ; c'est presque impossible, nous ne nous y astreignons pas.
Pour ma part, j'ai pris l'habitude lorsque je lis ou j'entends une personne en juger une autre, de me demander ce qu'elle veut prouver. Je découvre alors, parfois, que le jugement sur autrui cache un message sur soi-même ou sur une cause qu'on défend, sujets sans rapport avec la personne jugée…
Valeurs morales, immorales et amorales
Dans les universaux humains il n'y a pas que des valeurs morales, il y a aussi des valeurs immorales qui autorisent la violence et la cruauté, et des valeurs amorales qui autorisent l'indifférence. Ces valeurs négatives se sont développées et ancrées dans la nature humaine en même temps que les attitudes estimables comme la coopération et l'altruisme. Dans certaines circonstances, l'homme devait être sans pitié et utiliser toute sa force, toute son intelligence, pour l'emporter face à ses concurrents ou ses ennemis. Selon les circonstances, un même homme peut donc se comporter très différemment sur le plan moral, de nos jours comme il y a cent mille ans.
Les mauvaises actions sont plus visibles que les bonnes
Et non seulement l'ordre des valeurs d'un individu peut varier d'une fois sur l'autre, mais chacun de nous a tendance à accorder plus d'importance et à remarquer davantage les comportements très négatifs d'un autre que ses comportements positifs, jugés comme allant de soi. Les journalistes, par exemple, ont tendance à privilégier les mauvaises nouvelles dans le temps accordé dans un journal télévisé, et les chroniqueurs à dénoncer les scandales dans le choix de leurs articles ; dans leur métier, ces professionnels de l'information justifient ce biais et la désinformation qui en résulte en disant que « les trains qui arrivent à l'heure n'intéressent personne ». La triste vérité est qu'ils cherchent à obtenir le maximum d'audience en générant le maximum d'émotion, au lieu de diffuser ce qu'on attend d'eux, une information objective et exacte.
Conclusion : instabilité des valeurs et déterminisme
Nous verrons que sur le plan du déterminisme de ses jugements un homme est imprévisible : ses réactions peuvent, dans des situations semblables, être différentes d'une fois sur l'autre parce que ses valeurs le sont. Et comme le plus souvent une situation est nouvelle car sa combinaison de valeurs de variables l'est, la perception et l'appréciation de la situation par un homme l'est aussi, d'où une raison supplémentaire pour le caractère innovant et imprévisible de sa réaction.
L'homme est capable de penser rationnellement, avec autant de rigueur qu'un ordinateur exécutant un algorithme ; mais il ne le fait que dans des circonstances où une valeur dominante enjoint à son esprit de le faire. Le résultat d'une réflexion rationnelle est déterministe : à partir des mêmes hypothèses initiales (constituant une condition suffisante), la conclusion est toujours la même (satisfaisant donc la règle de stabilité).
(La condition nécessaire n'intervient pas ici, car il peut y avoir plusieurs situations de départ conduisant par réflexion rationnelle à la même conclusion).
Voici résumées des exemples de circonstances où la pensée de l'homme n'est pas déterministe. Les détails sont dans le livre.
§ Notre cerveau est fait pour générer automatiquement des analogies et des intuitions, pensées non déterministes. Une synapse de neurone a bien un fonctionnement tout-ou-rien comme un ordinateur, mais le seuil à franchir pour qu'elle transmette une information entre deux neurones varie selon plusieurs variables : dosage de neurotransmetteurs comme la dopamine, lui-même fonction d'émotions dues à des jugements de valeur récents ; fréquence de fonctionnement récent de cette synapse ou de synapses voisines, etc.
Le non-déterminisme provient ici de la non-reproductibilité des circonstances : dans le détail biologique, chacun des mécanismes psychiques est déterministe, mais d'une fois sur l'autre, les mécanismes mis en œuvre diffèrent un tant soit peu et leurs données initiales diffèrent.
§ Des intuitions apparaissent spontanément, parfois avec une telle force de conviction que l'esprit les considère comme des certitudes.
Plus grave encore, certaines intuitions sont des propositions indécidables ; il est fréquent, alors, que l'homme prenne le risque d'en considérer une comme vraie ou comme fausse, selon ce qui l'arrange compte tenu de ses valeurs, mais sans preuve et sans être passé par un raisonnement reproductible.
Là encore, les intuitions sont des pensées dont les mécanismes biologiques sous-jacents sont déterministes, mais mis en œuvre dans des circonstances différentes qui empêchent la reproductibilité.
§ Des jugements de valeur peuvent être émis et des décisions peuvent être prises malgré des incertitudes et des informations insuffisantes, sur la base d'une inspiration, d'une impression ou d'un fort désir, base qui ne garantit pas la reproductibilité ;
§ Les circonstances entourant une prise de décision varient constamment du fait du nombre de variables qui interviennent. Certaines sont des données objectives, d'autres sont subjectives, mais chaque instant change la valeur de certaines variables : les conditions de reproductibilité exigées par le déterminisme ne sont pas remplies.
§ Le nombre de niveaux de complexité d'une situation, et de variables à chaque niveau, rend souvent celle-ci trop complexe pour pouvoir être analysée rationnellement ; l'homme se contente alors d'une analyse qui lui paraît suffisamment approchée et néglige les autres variables.
En dehors du cas des situations objectivement trop complexes pour qu'un esprit humain les analyse en un temps compatible avec la valeur associée à l'enjeu de l'analyse, il y a tout simplement le cas où l'homme n'a pas les connaissances, les informations ou les méthodes de raisonnement nécessaires.
§ Il y a des cas où l'homme rejette la conclusion rationnelle à laquelle il a abouti au profit d'une décision irrationnelle qui satisfait davantage ses valeurs. C'est le cas, par exemple, pour la dissonance cognitive.
Conclusion :
Avant l'analyse du libre arbitre et de la liberté de l'homme compte tenu des contraintes du déterminisme, nous allons d'abord faire des hypothèses d'exclusion.
J'exclus tout pouvoir surnaturel de l'homme, et plus généralement toute possibilité pour un objet de notre Univers de désobéir aux lois de la nature, lois régies par le déterminisme, conformément à la doctrine matérialiste.
J'exclus ensuite toute possibilité surnaturelle indépendante de l'homme. J'exclus donc l'intervention de Dieu ou de quelque chose d'extérieur à l'Univers dans celui-ci, donc aussi dans une décision humaine : conformément au matérialisme, je considère que l'homme est parfaitement libre par rapport à toute intervention transcendante, dans ses décisions comme dans ses actes.
Polémique religieuse
Pour les croyants, si un homme est libre parce que Dieu le laisse libre d'agir à sa guise, le pouvoir de Dieu est limité. Cette limitation est soit volontaire si Dieu a voulu que l'homme ait un libre arbitre, soit involontaire si Dieu n'est pas tout-puissant. D'après le christianisme, Dieu est tout-puissant et a laissé à l'homme son libre arbitre, donc le pouvoir de faire du mal quitte à se faire punir après ; donc Dieu, réputé infiniment bon, est indifférent lorsqu'il laisse l'homme agir mal.
Cette contradiction me choque, à moins d'admettre que lorsqu'il est indifférent Dieu n'est ni bon ni mauvais, puisqu'il se lave les mains des actes de l'homme ; mais si c'est le cas, pourquoi juger l'homme et le punir après un péché, alors que c'est trop tard puisque le mal est déjà fait, que c'est Dieu qui a laissé l'homme le commettre et que c'est encore Dieu qui l'a créé avec la possibilité et l'envie de pécher ? Je suis choqué à la fois par ces contradictions que je ne m'explique pas, et par le fait qu'il y ait tant d'hommes qui les acceptent parce qu'ils sont croyants ; en somme, je n'arrive pas à être fidéiste, c'est-à-dire à accepter la prééminence de la foi sur la raison.
J'exclus le libre arbitre total défini comme le pouvoir pour un homme d'être si indépendant de tout dans ses choix qu'il n'est déterminé par rien, échappant ainsi même aux contraintes de son propre corps et de son esprit ; je considère que c'est là une illusion, une impossibilité parce qu'elle implique l'indépendance par rapport aux lois de la nature, une négation du fait que la pensée n'existe pas indépendamment des mécanismes cérébraux et du contenu de la mémoire, et une contradiction du principe d'identité [5] : à un instant donné, l'homme ne peut vouloir que ce qu'il veut [6].
En dehors de ce cas très particulier, je crois bien entendu au libre arbitre : chaque homme peut décider lui-même ce qu'il veut faire, quitte à s'apercevoir parfois qu'il n'a pas le pouvoir de le faire ou n'est pas libre de le faire.
J'exclus la liberté d'indifférence, pouvoir d'être indifférent aux conséquences de l'acte ou de l'inaction, par exemple en agissant au hasard (selon un résultat "pile ou face"), ou de manière immorale ou suicidaire. Nous avons vu qu'un homme associe tout événement qu'il perçoit, tout résultat d'une action qu'il accomplit et toute pensée qu'il élabore, à une valeur, cette association étant consciente ou non, mais si automatique que l'homme ne peut l'empêcher. Et comme à tout instant l'ensemble des valeurs d'un homme est ordonné, il ne peut vouloir agir contrairement à une des valeurs que pour satisfaire une valeur supérieure. Je pense donc que pour un homme en état psychique d'agir conformément à ses valeurs l'indifférence est impossible ! Nous négligerons donc désormais ce type de libre arbitre dans le reste du texte, car le respect de ses valeurs fait partie du contexte décisionnel de toute action d'un homme donné, c'est-à-dire du déterminisme humain lui-même.
Il est clair qu'un individu en état de démence ou souffrant d'une incapacité d'apprécier les conséquences de ses actes peut être indifférent au contenu de l'acte accompli, ou même approuver un acte que d'autres considéreraient comme immoral. Un assassin dément ne doit pas être puni, il doit être soigné et empêché de recommencer tant qu'il est dangereux.
Même un individu sain d'esprit, donc capable d'apprécier la folie ou l'immoralité d'un acte, peut néanmoins commettre cet acte à un moment où une pulsion irrépressible est maîtresse de son esprit. Le jugement d'un homme dépend d'une échelle de valeurs et celle-ci est instable car fragile.
Indifférence au jugement de tiers.
Dans la mesure où le jugement des autres est une pression sociale, un individu qui y est sensible peut se trouver empêché d'agir comme il le ferait en l'absence de cette contrainte. Nous appellerons ce type de liberté « liberté d'indifférence à la pression sociale ». Le respect des lois de l'Etat et la soumission aux contraintes culturelles (dont la morale fait partie) font partie des limitations de liberté de cette catégorie pression sociale.
Remarque : lorsque la pression sociale a agi sur le subconscient d'une personne sous forme d'un interdit ou une obligation que celle-ci a intériorisé(e), elle n'a pas envie de transgresser la règle correspondante, ce qui limite son libre arbitre. Mais lorsque le libre arbitre de la personne lui fait désirer une action et que la pression sociale se manifeste de manière consciente, la personne éprouve une limitation de sa liberté. J'ai cité cet exemple pour montrer que la différence entre libre arbitre et liberté n'est pas toujours évidente.
Comme pour l'indifférence au contenu de l'acte accompli que nous venons d'examiner, le jugement de tiers ne peut empêcher un individu d'agir que si la valeur qu'il associe à ce jugement prime sur celle qu'il associe aux conséquences de l'acte considéré. Nous négligerons donc aussi désormais ce type de liberté dans le reste du texte, car le respect des valeurs fait partie du contexte dans lequel l'homme souhaite et décide d'agir ou de ne pas agir, c'est-à-dire de son déterminisme.
J'exclus aussi de la discussion qui suit les actes involontaires de l'homme, comme le réflexe de retirer sa main lorsque celle-ci vient de toucher un objet brûlant ou les mécanismes de la circulation sanguine : la liberté n'intervient pas dans ces cas-là.
J'exclus la possibilité (donc la liberté) pour un homme d'échapper à la vérité, qui n'est qu'une interprétation de la réalité et à laquelle on n'échappe pas. Un homme peut nier la vérité, par ignorance ou mauvaise foi, il peut penser de manière irrationnelle, mais il n'est pas libre de changer la vérité, qui est universelle et ne dépend pas de lui. Nous allons voir qu'en pensant de manière rationnelle et en admettant la vérité l'homme ne perd pas son indépendance, il se libère d'une partie irrationnelle de lui-même.
La raison permet-elle d'échapper à la tyrannie du soi ?
Selon Spinoza, l'homme a aussi la liberté d'agir selon la raison, dont le caractère universel permet alors à son action d'échapper aux contraintes de ses valeurs personnelles.
Exemple : si je ne suis pas riche, la raison me fera choisir au moment d'acheter l'article le moins cher qui réponde à mes besoins ; je suis libre d'agir de manière raisonnable.
Mais la prééminence de la raison sur les penchants n'est effective que lorsque le choix dicté par la raison ne contredit pas celui de valeurs supérieures préexistantes, car la raison n'est pas une valeur, c'est un moyen au service de valeurs acquises par ailleurs.
Exemple : Il y a des gens modestes qui achètent des produits du « commerce équitable » même si à qualité égale ils sont plus chers. Leur choix satisfait alors une valeur supérieure à la raison financière, la volonté de faire le bien en partageant son argent avec des agriculteurs du tiers-monde.
Conclusion : la liberté d'agir selon ses aspirations ou selon sa raison est illusoire, car toujours soumise aux contraintes déterministes des valeurs personnelles et du contexte du moment.
Comme la situation perçue, le libre arbitre et la liberté d'action ne constituent à un instant donné que des critères de décision, toute décision potentielle restant soumise au jugement par rapport aux valeurs correspondantes.
Nous avons vu ci-dessus que la pensée est plus souvent non déterministe que déterministe. Le déterminisme n'est pas en cause en tant que principe d'évolution reliant causes et effets ; nous avons vu que le caractère non déterministe de la pensée provient de la complexité des situations humaines, de leur non reproductibilité, du fait que l'homme privilégie les conclusions qui satisfont ses affects par rapport à celles qui satisfont sa raison, etc.
L'homme a donc souvent une pensée imprévisible bien que ses processus physiologiques de bas niveau, notamment ceux de son cerveau, soient déterministes.
En plus de ses universaux, des produits souvent non déterministes de sa raison et de conséquences déterministes de son environnement, on trouve dans le psychisme de l'homme des analogies, des intuitions, des croyances, des valeurs, des vérités et des méthodes de réflexion injustifiables, et dont l'apparition est imprévisible car automatique. Cela donne à la pensée et aux actes de l'homme une part d'imprévisibilité, dont nous avons vu dans le livre qu'elle peut constituer un avantage en présence d'ennemis ou dans diverses transactions.
Il y a toujours des choses à faire pour être plus heureux
Nous avons aussi vu avec Sartre qu'en plus de son imprévisibilité la conscience de l'homme est perpétuellement en manque de quelque chose, et qu'elle suggère constamment des actions pour satisfaire ses besoins. La présence constante de ces suggestions donne à l'homme une impression de liberté : « il y a toujours quelque chose à faire pour être plus heureux, quelque chose que je suis libre de désirer faire. »
Le sujet du libre arbitre de l'homme est considéré comme si important par les philosophes qu'ils en débattent depuis des siècles.
Si l'on adopte (nécessairement sans démonstration) une doctrine spiritualiste, donc la possibilité d'intervention surnaturelle dans notre monde, la liberté par transcendance est possible à condition d'admettre aussi que Dieu ou une force spirituelle n'intervient pas constamment pour contraindre l'homme, c'est-à-dire que celui-ci a son libre arbitre.
Si l'on adopte (également sans démonstration) une doctrine matérialiste, donc également le déterminisme, aucune intervention transcendante n'est possible. Tout ce que l'homme pense consciemment et tout ce qu'il fait est conséquence de décisions de son esprit, qui est toujours soumis au déterminisme de ses valeurs et de l'environnement, même lorsque la pensée est non déterministe. L'homme n'est jamais libre ni de vouloir, ni de pouvoir :
§ Libre arbitre : pour des raisons dues à son échelle de valeurs, toujours présente même si une partie est subconsciente, l'homme peut faire ce qu'il veut, mais il ne peut vouloir décider que quelque chose de conforme à la valeur qui prédomine au moment de sa prise de décision consciente. Son libre arbitre est donc illusoire.
§ Liberté : Même quand l'homme veut faire quelque chose du fait de son libre arbitre, il est constamment soumis aux contraintes déterministes de ce qu'il a le pouvoir de faire et de ce que le contexte (les lois, par exemple) lui permet de faire.
En outre, les règles de la psychologie de l'homme, qui se sont construites et adaptées au fil des générations, privilégient des évaluations basées sur des émotions par rapport à celles qui utilisent la raison. Elles privilégient donc un comportement imprévisible et irrationnel par rapport à un comportement déterministe et rationnel.
Cette imprévisibilité de l'homme explique pour l'essentiel pourquoi tant de philosophes croient l'homme libre [6], opinion qui constitue une méprise comme nous allons le voir.
Toute décision consciente où la question du libre arbitre et de la liberté se pose - par exemple toute décision importante - fait intervenir un nombre incalculable de variables matérielles impactant les trois catégories de valeurs citées : inné, acquis et contexte. Intelligent, l'homme qui réfléchit a conscience de l'existence d'un grand nombre de ces variables ; il en déduit l'existence d'un grand nombre de choix d'action possibles et réfléchit souvent aux détails de chacun avant de décider.
Il connaît ou peut prévoir par raisonnement les conséquences de certaines de ces décisions, celles qui correspondent à ses connaissances. Mais comme il n'est pas conscient d'un grand nombre de contraintes déterministes, notamment celles qui dans son subconscient lui imposent des valeurs qui font qu'il ne désire pas - ou même refuse - certains choix, il a l'impression que ces contraintes n'existent pas, donc qu'il est libre. Un homme voit très mal les erreurs possibles de ses propres raisonnements, et seulement trop tard, quand ils ont produit leur effet ; et il ne voit pas du tout les contraintes sur ses raisonnements dues à son subconscient. Il voit beaucoup mieux les erreurs des autres hommes.
En somme, pour moi les philosophes qui croient au libre arbitre de l'homme oublient l'existence de contraintes déterministes qui influencent ses désirs, donc ses raisonnements ; c'est pourquoi ils ont l'impression d'une liberté de choix qui n'existe pas, et dont l'existence contredirait :
§ Les mécanismes psychiques humains, dominés par des jugements basés sur des valeurs résultant de processus déterministes ;
§ Le postulat matérialiste de déterminisme de tous les phénomènes naturels.
Ce paragraphe m'a été inspiré par un échange avec André Comte-Sponville. Par souci de simplicité, caractérisons :
§ Un homme ordinaire par son ignorance d'un grand nombre de lois de la nature, de la psychologie et de la société (comme l'économie) ;
§ Un sage par des connaissances bien plus étendues que l'homme ordinaire, ainsi que par l'habitude de réfléchir avant d'agir, en profitant de ses connaissances.
A tout instant, chacun des deux hommes a son échelle de valeurs et les désirs correspondants, chacun subit les contraintes du déterminisme. Dans les mêmes circonstances - à supposer qu'elles se présentent - l'homme ordinaire se croit plus libre que le sage, car il ignore un grand nombre de contraintes qui pèsent sur la réalisation de ses désirs. Il peut alors être tenté d'agir et d'aller à l'échec. Le sage, au contraire, prévoit bien mieux les difficultés et a plus de chances de réussir, donc de satisfaire ses désirs. En outre, le sage imagine des possibilités d'action qui ne sont pas venues à l'esprit de l'homme ordinaire, ce qui accroît ses chances de satisfaire ses désirs. Bref, le sage a plus de chances de satisfaire ses désirs que l'homme ordinaire ; tout se passe comme s'il disposait de plus de liberté pour y parvenir.
Source de liberté ou source d'inquiétude ?
Le raisonnement précédent suppose un homme ordinaire et un sage plutôt dynamiques et entreprenants, c'est-à-dire prêts à agir pour satisfaire leurs désirs. Si, au contraire, nous les supposons tous deux pleins de doutes et pessimistes, le sage verra sans doute le monde comme plus redoutable que l'homme ordinaire ; il se sentira donc moins libre.
Exemple : les rares Français qui ont des notions d'économie savent bien que la France est couverte de dettes, que son économie et sa société sont bloquées par toutes sortes d'archaïsmes qui la font stagner alors que la plupart des pays comparables progressent, que les Français sont un des très rares peuples avec ceux des monarchies pétrolières arabes à attendre de l'Etat à la fois un logement, un emploi, des prix régulés et des protections diverses, au lieu de se prendre en charge et de compter d'abord sur eux-mêmes.
Le Français ordinaire ignore toutes ces vérités et attend tranquillement de l'Etat un emploi, des allocations, des soins, une retraite et de la sécurité, sans se rendre compte des archaïsmes qui bloquent le pays, et de l'utopie ou l'insignifiance des solutions proposées par la plupart des politiciens et des syndicalistes. Et comme il ne comprend pas l'origine des problèmes et de l'absence de progrès, son désarroi se manifeste par du découragement, de la révolte ou des espoirs fous face aux promesses de certains politiciens en période électorale.
Annexes
[1] Livre "Le déterminisme étendu
pour mieux comprendre et prévoir
Un pont entre science et philosophie"
[2] Texte "Définition du déterminisme étendu à partir de propriétés de l'Univers"
[3] Mécanisme : théorie philosophique matérialiste qui explique certains faits, ou même tous les phénomènes, par un déterminisme mécanique, c'est-à-dire automatique, soumis aux lois naturelles et dépourvu d'intervention transcendante et de finalité.
Exemple : une approche axiomatique est mécaniste, car ses théorèmes découlent automatiquement (sous-entendu : sans intervention intelligente ou créatrice) des axiomes et théorèmes précédemment établis.
Mécaniste ou mécaniciste
§ L'adjectif "mécaniste" ou son synonyme "mécaniciste" qualifie quelque chose de relatif au mécanisme ;
§ Le nom "mécaniste" ou son synonyme "mécaniciste" désigne un adepte du mécanisme.
[4] Valeur, culture et morale : définitions
C'est la qualité de ce qui est désiré ou estimé, ou au contraire rejeté, redouté.
Exemples : valeur de la vie humaine ; valeur de l'amour, de la compassion ; valeur du beau, du bien, du juste ; valeur du progrès scientifique ou social ; droits de l'homme ; démocratie ; laïcité ; liberté d'action, d'expression et de conscience ; valeur du goût agréable d'un morceau de chocolat, etc.
Toute valeur est en même temps objet de désir et objet d'un jugement : le désir est le moteur, le jugement, l'arbitre. Si l'un de ces deux facteurs disparaît, il n'y a plus de valeur. Dans l'esprit humain, chaque valeur est automatiquement associée à un ou plusieurs affects sur lesquels le jugement peut se baser.
En plus des valeurs positives précédentes, il y a bien entendu des valeurs négatives correspondant à ce qui est détesté, craint, etc.
§ Au niveau d'un groupe humain, c'est l'ensemble des valeurs, croyances et attitudes partagées par les membres du groupe (peuple, fidèles d'une religion, etc.) depuis suffisamment longtemps pour qu'ils les aient intériorisées (c'est-à-dire que ces valeurs, croyances et attitudes leur paraissent inconsciemment indiscutables). Ce partage résulte :
· de l'histoire commune ;
· de l'environnement géographique et climatique où le groupe vit depuis des générations ;
· de la (ou des) religion(s) les plus répandues dans le groupe ;
· de l'éducation transmise aux enfants par les parents ou l'enseignement ;
· des informations diffusées par les media ;
· des formes d'art dominantes depuis des décennies (littérature, danse, architecture, cinéma, etc.) ;
· des coutumes sociales, etc.
La culture d'un groupe humain est en rapport avec l'ethnie, définie par son héritage socioculturel (en particulier la langue), l'espace géographique et la conscience de ses membres d'appartenir à un même groupe.
§ Au niveau d'une personne, la culture résulte de celle de son groupe, qui lui a transmis ses valeurs, croyances et attitudes, ainsi que des connaissances et expériences issues de sa propre vie.
Mais la culture d'une personne est sans rapport avec sa couleur de peau ou d'autres caractéristiques provenant de sa naissance : c'est une caractéristique transmise par la vie en société. Il n'y a donc pas de rapport entre culture et race. Du reste, la notion de race est trop vague pour pouvoir être définie d'une manière utilisable : la génétique moderne montre que les différences biologiques entre races n'ont rien d'absolu, tous les hommes ayant un patrimoine héréditaire commun.
La morale, ensemble des règles de la vie en société - qu'elles soient ou non confirmées par la loi - fait partie de la culture. Voici ce qu'André Comte-Sponville dit de la morale :
"… la morale ne relève ni d'une décision ni d'une création. Chacun ne la trouve en lui qu'autant qu'il l'a reçue (et peu importe au fond que ce soit de Dieu, de la nature ou de l'éducation) et ne peut en critiquer tel ou tel aspect qu'au nom de tel ou tel autre (par exemple la morale sexuelle au nom de la liberté individuelle, la liberté au nom de la justice, etc.). Toute morale vient du passé : elle s'enracine dans l'histoire, pour la société, et dans l'enfance, pour l'individu. C'est ce que Freud appelle le « surmoi », qui représente le passé de la société, disait-il, au même titre que le « ça » représente le passé de l'espèce."
Les règles de morale doivent guider chacun d'entre nous lorsqu'il se pose la question : « Que dois-je faire ? ». Cette question utilise le verbe devoir parce qu'on peut aussi la formuler sous la forme « En quoi consiste mon devoir ? ».
Il y a d'autres règles que les règles de morale
La morale ne suffit pas, ses règles ne font que s'ajouter aux lois que la société s'est donnée (démocratiquement, espérons-le). Avec les seules lois une action pourrait être légale mais immorale, avec la seule morale une action pourrait être altruiste mais illégale (par exemple en volant un riche pour donner à un pauvre, ce que la société ne peut permettre).
Voir aussi la définition des universaux.
Le principe d'identité s'énonce : « Ce qui est, est ; ce qui n'est pas, n'est pas. » Une chose est ou n'est pas. Si elle est, elle est identique à elle-même, pas à autre chose. Si en cet instant je veux quelque chose, c'est cela que je veux, pas autre chose ; pour vouloir autre chose, il faudrait que je sois autre, ce qui est logiquement impossible. A un instant donné on ne peut vouloir que ce qu'on est en train de vouloir.
Plus généralement, à un instant donné l'Univers est ce qu'il est, avec ses lois physiques et les valeurs précises de leurs constantes. Toute considération de situation en cet instant autre que la situation actuelle est pure spéculation.
[6] Livre "La sagesse des Modernes - Dix questions pour notre temps" par André Comte-Sponville et Luc Ferry (publié chez Robert Laffont en mars 1998).
Extrait de la page 42 :
"Si c'est le cerveau en moi qui veut, comme je le crois, je peux faire ce que je veux (liberté d'action) et vouloir ce que je veux (spontanéité de la volonté) : je peux être libre, donc, au sens d'Epicure, d'Epictète, de Hobbes, et même sans doute, quoique dans une problématique différente, au sens de Leibniz ou de Bergson. Si mon cerveau est capable de vérité, comme je le crois également, je peux même devenir libre au sens de Spinoza (liberté de la raison, qui échappe, parce qu'elle est universelle, à la prison du moi).
Mais comment pourrais-je être libre au sens de Descartes, de Kant ou de Sartre ? Comment pourrais-je, au présent, vouloir autre chose que ce que je veux ou penser autre chose que ce que je pense ? Il faudrait que je sois autre, et cela contredit l'hypothèse..."
André Comte-Sponville veut dire qu'au sens de Descartes, Kant et Sartre, la liberté suppose la négation du principe d'identité [5]. Il nie donc la possibilité d'être à un instant donné autre que ce que l'on est.