Commentaires sur l'éditorial publié page 7 dans L'Express du 02/02/2004
Editorial de Denis Jeambar
« Le nouveau visage du patriotisme »
Titre encadré: « Le meilleur moyen de vivre la mondialisation sans perdre son âme »
Texte de l'auteur: en italiques, entre guillemets et en retrait;
Nos commentaires: en caractères droits sans guillemets.
«La France est en état de siège. Elle est en état de siège économique et, pour peu que chacun d'entre nous néglige de s'en apercevoir, la défaite du pays est certaine.» Ce constat que dressait Albert Camus en novembre 1945 pourrait aussi bien s'appliquer à la France de ce début d'année 2004. Comme il y a soixante ans, l'enjeu n'est plus une question de puissance ou de prestige, mais de survie en tant que nation indépendante. La mondialisation est devenue un bulldozer qui écrase la personnalité des Etats et des individus.»
L'auteur écrit que l'indépendance de la France est en danger par la faute de la mondialisation, qui écrase sa personnalité et celle des individus. Il ne nous dit pas encore s'il s'agit d'indépendance politique, économique ou culturelle.
«Machine à produire de la richesse et à creuser les inégalités, elle normalise les identités et noie dans son bitume les sédiments du passé de chaque pays qui cède à ses règles sans chercher à se préserver.»
Rappelons ici qu'on appelle mondialisation "le développement à l'échelle mondiale des entreprises multinationales, la facilitation et l'accélération du commerce, des transferts de fonds et des communications informatisées". L'ouverture des frontières qui en résulte permet notamment aux œuvres d'art les (films, musique, etc.) d'être vendues partout, les plus populaires s'imposant aux détriment des autres. L'auteur a donc raison de souligner que la mondialisation crée l'uniformité culturelle des pays qui oublient leur passé.
«Ainsi a-t-elle rendu presque insane l'idée même de patriotisme.»
Affirmation sans preuve: pourquoi la mondialisation rendrait-elle absurde l'amour de son pays? Au contraire, ceux qui vont réussir dans le monde plus ouvert d'aujourd'hui sont ceux qui sauront utiliser au mieux leur potentiel, dont la culture est un élément qui compte; il compte dans le domaine particulier du tourisme, celui des produits exportés et celui, plus général, de la manière de penser et d'aborder les problèmes. Ces futurs vainqueurs seront en compétition avec des étrangers et leur patriotisme sera un élément de motivation et d'originalité. Au lieu de rendre insane l'idée de patriotisme, la mondialisation lui fournit une raison de s'exprimer et la valorise.
«L'évoquer, c'est déjà se condamner.»
Autre affirmation sans preuve: à quoi se condamne-t-on en évoquant l'idée de patriotisme, et pourquoi? C'est là une formule creuse.
«Or force est de constater que les puissances les mieux armées pour gagner la bataille de la globalisation sont celles qui croient encore à cette valeur-là. Les Etats-Unis, la Chine, le Japon ou la Corée du Sud (nations en tête pour l'effort public en matière de recherche) conjuguent l'internationalisation des échanges avec un patriotisme de tous les instants.»
Oui, en effet.
«La France - qui porta cette valeur aux nues et en fit l'âme de sa révolution républicaine - est, en revanche, à l'avant-garde des nations qui la passent, aujourd'hui, par pertes et profits. Nos lieux de mémoire - Valmy, Verdun, etc. - ne nourrissent plus notre fierté nationale parce qu'ils évoquent une période guerrière qui contredit notre aspiration à la paix et le «plus-jamais-ça» qui hante nos esprits.»
Au XXIème siècle où nous sommes, la guerre traditionnelle ne doit plus nous motiver. C'est désormais la guerre aux terroristes qu'il faut faire, lorsqu'ils veulent remplacer notre société par une société moyenâgeuse aux lois coraniques. Voilà où nous devons être patriotes. Nous pouvons aussi cultiver un patriotisme sportif, dans les compétitions entre nos sportifs et des étrangers, et un patriotisme d'innovation soutenant nos ingénieurs et nos artistes en compétition avec leurs homologues étrangers.
«Le patriotisme mérite, pourtant, un tout autre sort, car il demeure l'ossature de notre indépendance et, sans doute, le meilleur moyen de vivre la mondialisation sans perdre son âme.»
L'indépendance (politique, économique ou culturelle, l'auteur ne le dit toujours pas) de la France est présentée a priori comme indispensable. Craintif, l'auteur voit dans la mondialisation un risque pour les Français de perdre leur âme.
Je ne suis pas d'accord: au XXIème l'indépendance est une notion périmée, il n'y a plus de pays indépendant. En économie, politique ou culture, l'indépendance a été remplacée par l'interdépendance: tout pays a besoin d'autres pays, chacun contribue à la production mondiale de biens et de richesses dans les domaines où il excelle, chacun apporte au monde son action politique et sa culture. Il y a aussi interdépendance dans la lutte contre le terrorisme, qui échouera si les pays attaqués (à peu près tous) ne s'entraident pas. Et c'est parce que l'indépendance politique et économique n'a plus de sens que le patriotisme doit se limiter aux compétitions pacifiques dans les domaines économiques, sportifs et artistiques.
«Il ne s'agit pas, bien sûr, de verser le sang du peuple, mais d'apprendre à mener les bons combats, au bon moment, sur les bons terrains. Le premier d'entre eux est économique: la planète est le champ d'une compétition industrielle féroce qui exige une lucidité sans faille.»
Le premier combat est économique, en effet. Le second est culturel (qui fera les films ou les chansons les plus populaires dans le monde, etc.) et le troisième est scientifique et technique, c'est-à-dire d'innovation. Et ces trois combats sont liés.
«Il est capital, par exemple, que la France puisse maîtriser, dans les années à venir, sa politique de santé.»
En quoi la maîtrise de la politique de santé fait-elle partie du combat économique? L'auteur devrait nous l'expliquer pour nous convaincre, parce qu'on voit plus facilement des raisons de penser que ces deux sujets sont sans rapport: les dépenses de santé publique ne constituent que 9,6% du PIB français, et la politique de santé n'affecte nos performances économiques que très indirectement: des dépenses de santé trop élevées handicapent notre capacité d'investissement. Ici, le raisonnement de l'auteur manque trop de rigueur.
«On sait que ce secteur est un enjeu central et que les futurs maîtres du monde seront les pays dotés des entreprises pharmaceutiques les plus puissantes.»
Avec 9,6% du PIB prestations incluses, les dépenses de santé représentent bien plus que le chiffre d'affaires de l'industrie pharmaceutique, qui n'est donc nullement un enjeu central. Et si, dans notre monde, il y a un jour des pays maîtres, on ne voit pas pourquoi il s'agirait justement de ceux qui ont les entreprises pharmaceutiques les plus puissantes. Il y a à cela une raison simple: ces entreprises employant fort peu de main d'œuvre, elles seront toujours moins puissantes économiquement que les activités qui en emploient beaucoup, dans l'industrie et surtout dans les services. La puissance des entreprises pharmaceutiques d'un pays n'est donc qu'un facteur très secondaire de sa puissance économique totale, clé d'une éventuelle domination. L'auteur a donc fait là une déduction fausse.
«Peut-il y avoir une politique française de santé publique sans un grand groupe français de pharmacie? Non.»
Autre affirmation sans preuve qui contredit des faits: il y a des pays qui ont réussi aussi bien que la France à assurer la santé de leur population tout en gaspillant beaucoup moins d'argent en remboursements de soins; exemple: la Suède. Et ce pays n'a pas de grand groupe de pharmacie. Le raisonnement de l'auteur implique une relation entre santé publique et achats majoritaires de médicaments à des groupes français, relation fausse de nos jours, où tout pays importe beaucoup de médicaments parce que les découvertes de molécules se font partout. C'est la deuxième fois dans ce texte qu'il a un raisonnement de préférence nationale.
«La guerre du médicament aura bien lieu. Elle est, déjà, engagée partout. Pour la gagner, il faut des investissements colossaux - de 500 millions à 1 milliard d'euros pour lancer une nouvelle molécule! -»
Le coût cité par l'auteur provient sans doute de l'étude de J.A. DiMasi, R.W. Hansen, et H.G. Grabowski, "The Price of Innovation: New Estimates of Drug Development Costs" publiée pages 151 à 185 dans le Journal of Health Economics 22 (2003), qui cite un coût moyen de 802 millions de dollars (valeur 2000), c'est-à-dire environ 640 millions d'euros 2003 (voir http://www.cptech.org/ip/health/econ/dimasi2003.pdf ).
«que seules des sociétés de dimension mondiale peuvent assumer. La concentration est, du coup, inéluctable. Elle galope chez les Anglo-Saxons. Si elle ne réagit pas, la France sera marginalisée et perdra, pour partie, la maîtrise de sa politique de santé publique. Voilà pourquoi l'OPA du laboratoire français Sanofi-Synthélabo sur le groupe franco-allemand Aventis, pour créer le troisième groupe pharmaceutique mondial, n'est pas un simple Meccano industriel dont l'enjeu ne serait que l'emploi.»
Parti du patriotisme, l'auteur est arrivé à la défense d'une OPA! Il affirme que la taille d'une entreprise pharmaceutique facilite le financement de ses recherches coûteuses, ce que tout le monde sait depuis longtemps. Pourquoi avoir glissé du patriotisme à la mondialisation et de là à cette OPA par indépendance nationale interposée? Un cheminement aussi tortueux est difficile à suivre.
«L'indépendance sanitaire de la France est, elle aussi, en question.»
Il n'y a plus, depuis longtemps, d'indépendance sanitaire de la France, qui ne peut seule inventer et produire les molécules dont la santé de sa population a besoin. L'auteur essaie d'inquiéter ses lecteurs à tort, car l'avenir est à l'invention et à la production de médicaments dans de nombreux pays, qui doivent ensuite commercer.
«Le refus d'Aventis, prêt à faire appel à tout autre partenaire, y compris américain, pour échapper à cette fusion, obéit à la seule logique financière.»
Toute fusion a d'abord une logique financière, car une fusion financièrement injustifiée aboutit à un échec qui met en péril ceux qui ont fusionné! Toute bataille boursière pour ou contre une fusion n'est qu'un combat pour payer le plus ou le moins possible, selon le camp considéré.
«Or la mondialisation ne se résume plus aux impératifs de la Bourse: elle impose une stratégie pour conquérir des parts de marché, elle exige une réflexion sur les bases nationales des entreprises, elle implique une bataille autour de la notion même de travail, elle repose la question de l'indépendance. Bien des pays l'ont compris. Pas la France, qui ne voit dans le patriotisme industriel qu'un repli identitaire alors qu'en dépend, désormais, sa liberté d'être elle-même.»
La mondialisation a toujours eu de multiples dimensions. A part l'indépendance, qu'elle exclut, l'auteur les décrit fort justement. La notion de patriotisme industriel est une absurdité qui ne peut perdurer que dans des esprits tournés vers le passé; les investisseurs comme les industriels l'ont compris depuis longtemps. La France réussira et sera elle-même d'autant plus qu'elle sera bien intégrée dans une économique planétaire mondialisée, qu'elle y affrontera la concurrence par l'innovation et la coopération entre entreprises, et pas par un repli identitaire sans avenir.
Conclusions
§ Aujourd'hui, le patriotisme ne s'applique plus qu'aux concurrences entre sociétés et aux compétitions sportives ou artistiques. Il ne joue aucun rôle dans une OPA internationale, où seules les perspectives financières comptent, même lorsqu'elles sont basées sur une logique industrielle ou de recherche et développement.
§ De nos jours, l'indépendance d'un pays n'existe plus, ni en politique, ni en économie, ni dans le domaine culturel. C'est l'interdépendance qui prévaut et impose la coopération entre entreprises, en même temps que la concurrence.
§ La meilleure manière pour les Français de défendre leur culture est de commencer par la pratiquer eux-mêmes: on voudrait voir plus de théâtre, films et musique de notre pays sur nos écrans, plus d'étude d'auteurs classiques français dans nos écoles. Cela développera le marché national des œuvres culturelles. Un marché intérieur fort est indispensable pour rentabiliser la création d'œuvres nouvelles et trouver celles qui ont assez de succès pour être aidées à l'exportation.
Ensuite, il faut faire connaître et apprécier nos œuvres et nos artistes à l'étranger, par le marketing le plus efficace qui soit.
Il faut aussi continuer à accueillir des artistes étrangers et à nous ouvrir à leurs apports. La France s'est grandie en accueillant des artistes comme Léonard de Vinci, Picasso, Noureev, Balenciaga, Karl Lagerfeld ou le prix Nobel de littérature 2000 Gao Xingjiang, qui ont tous contribué à notre rayonnement culturel. Faut-il rappeler, aussi, l'incomparable apport scientifique de Marie Curie, d'origine polonaise, qui nous a donné deux prix Nobel?
En aucun cas un repli identitaire ne protégera notre culture, qui ne peut survivre face à la culture américaine qu'en séduisant des étrangers. Il y a une analogie entre la survie culturelle de la France dans le monde, et la survie culturelle des régions françaises et des immigrés dans la population française: c'est par l'intégration la plus poussée qu'on fait connaître et apprécier une culture, pas par un repli communautariste. Attirer les étrangers avec une offre de qualité et un sourire, ne pas se dresser contre eux en clamant sa différence.
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