Libre opinion
Les volte-face électorales en Europe
Ce texte commente l'article "Throw the Bums Out!" ("Virez les incapables") publié dans Newsweek du 05/04/2004. Il montre qu'il y a en Europe d'autres peuples que les Français qui votent tantôt à droite, tantôt à gauche, et analyse cette instabilité (Voir aussi "Régionales 2004 : les Français ont encore voté sans savoir").
Je suis abonné aux hebdomadaires américains Time et Newsweek parce qu'ils publient des textes intéressants, résumant des points de vue américains sur des problèmes de politique et d'économie.
L'article "Throw the Bums Out!" a pour sous-titre "Right, left, center - whom do Europeans really want to vote for these days? The answer: none of the above." ("Pour qui de la droite, de la gauche ou du centre, les Européens veulent-ils voter ces temps-ci? Réponse: pour aucun de ceux-là.")
A part la France, qui vient de basculer de droite à gauche, il y a en Europe l'Espagne qui en a fait de même, la Grèce, qui a remplacé ses socialistes par des conservateurs, l'Allemagne ou la coalition de gauche au pouvoir vient de subir un échec électoral majeur, la Hollande, etc.
Angela Merkel, leader de l'opposition de droite en Allemagne, a fait le diagnostic suivant: "Le problème crucial de notre époque est la coupure verticale de notre société, entre un gouvernement isolé qui vit dans un monde irréel, et une population qui ne croit plus rien de ce que le gouvernement affirme."
Le problème de tous ces Européens n'est pas d'origine idéologique. Ce n'est pas non plus un problème de choix entre le soutien à l'invasion de l'Irak ou le refus d'y participer. C'est bien plus profond: les citoyens ne comprennent plus le monde où ils vivent et la politique de leur gouvernement. Ils se sentent menacés par toutes sortes de phénomènes qui les dépassent, et face auxquels leurs gouvernements ont l'air impuissants: la mondialisation, le chômage, les déficits croissants qui font baisser les prestations sociales, l'insécurité, le terrorisme international, etc.
Et tous ces phénomènes créent un contexte qui, à force d'évoluer de plus en plus vite, devient imprévisible et déroute les citoyens: faut-il avoir confiance en l'avenir et s'endetter en achetant à crédit, ou craindre pour sa situation et épargner? Faut-il s'engager pour toujours en se mariant, ou ne vivre ensemble que tant qu'on s'entend bien? Faut-il avoir des enfants et aura-t-on les moyens de les élever, de les protéger de la drogue et de la délinquance?
Les gens ne savent plus et ont l'impression que les politiciens, au pouvoir ou dans l'opposition, n'en savent rien non plus. Ils voient leurs gouvernants se tromper dans leurs prévisions économiques, faire passer des lois qui ne sont que des demi-mesures (comme celles sur les retraites en France) ou faire marche arrière comme l'a fait le président Chirac après les élections régionales, en revenant sur les allocations de chômage, les intermittents du spectacle ou les chercheurs.
Il y a trop souvent, en Europe, un manque de leadership, c'est-à-dire des gouvernements faibles, dont la faiblesse inquiète et même révolte certains citoyens qui du coup votent pour l'extrême droite. En Hollande, par exemple, le gouvernement Balkenende est paralysé face aux problèmes d'immigration et d'intégration des immigrés. En Pologne, Leszek Miller vient d'annoncer sa démission parce que sa cote de confiance est passée au-dessous de 10% dans les sondages. Partout où un gouvernement est faible, et fait un pas en arrière pour deux pas en avant, le pays a des problèmes de croissance et de déficit, la France et l'Allemagne en sont les meilleurs exemples.
Au contraire, les rares chefs de gouvernement comme Tony Blair et J-M Aznar, qui ont une vision et savent l'imposer malgré leurs opposants, obtiennent des résultats économiques flatteurs.
Le manque de vision et de leadership des gens au pouvoir est accompagné d'un manque de courage pour aborder les problèmes qui fâchent. En France, les gouvernements successifs ont trouvé une méthode efficace pour échapper à certaines de leurs responsabilités: ils confient les problèmes difficiles (UNEDIC, par exemple) aux "partenaires sociaux". Leur manque de courage est tel qu'ils n'osent même pas expliquer les données des problèmes actuels qui inquiètent leurs citoyens:
§ Qu'est-ce que la mondialisation, qu'a-t-elle de positif, de négatif, d'inévitable?
§ Quelles règles économiques doit suivre un pays pour avoir le minimum de chômage?
§ Quel volume de transferts sociaux est possible dans une économie, et quels rêves d'avantages sociaux sont utopiques?
§ En quoi notre pays est-il moins bien géré, moins performant que ses voisins, et quelles sont leurs recettes?
(Sur les sujets qui fâchent voir dans mon livre "Ne pas aborder à la télévision les sujets qui fâchent").
Le manque de vision d'un gouvernement se traduit aussi par une gestion au jour le jour. Exemple: le nombre de places offertes en France au concours de professeurs d'éducation physique vient brusquement d'être réduit de 40%, un désastre pour des milliers de jeunes qui l'apprennent après 4 ans d'études préparatoires! Faute d'avoir prévu, il y a quatre ans, le nombre de ces professeurs dont on aurait besoin en 2004, on a laissé des milliers de jeunes s'engager dans une voie sans issue; ils ont perdu leur temps. Et le coût de leurs études, supporté par l'Etat, est gaspillé. Comment s'étonner, ensuite, que ces jeunes manifestent et votent contre le gouvernement en place à la première occasion, même si le manque de prévision est dû au gouvernement précédent?
Conclusion
Le premier devoir de la classe politique vis-à-vis des citoyens est de leur expliquer les problèmes économiques, au lieu de supposer qu'ils sont incapables de les comprendre, c'est-à-dire de les mépriser. Et comme la télévision est le média qui a la plus grande audience, il faut le faire à la télévision, avec des émissions où la pédagogie n'est pas sacrifiée au spectacle des affrontements.
Le second devoir du gouvernement est d'avoir une vision et de l'expliquer aux citoyens, en montrant comment elle inspire ses décisions politiques, notamment lorsqu'elles sont douloureuses. Au lieu de discours pleins de "justice sociale", de "concertation", de "place de la France", "d'exception culturelle", de "service public à la française", mots abstraits qui ne promettent aucune action concrète, il faut des propositions de lois, précises et commentées: qu'est-ce qui change, en quoi est-ce bénéfique, quels sont les risques d'échec, etc.