Commentaires sur l'article publié pages 122 à 128 dans L'Express du 02/02/2004

"Mondialisation mère de toutes les frustrations"

par Daniel Cohen - propos recueillis par Sabine Delanglade

 

Cet excellent article fait référence au livre "La Mondialisation et ses ennemis" de l'économiste Daniel Cohen. Loin de le critiquer, je résume et complète ici les idées principales.

Rappels sur la mondialisation

Les rappels ci-dessous sont issus se la section Médias et mondialisation du livre

"La démocratie malade des médias - Nous votons sans savoir"

 

Définition

On appelle mondialisation le développement à l'échelle mondiale des entreprises multinationales, la facilitation et l'accélération du commerce, des transferts de fonds et des communications informatisées.

Mondialisation se disant "globalization" en anglais, certains Français parlent de "globalisation".

 

Quelques aspects de la mondialisation

§           La mondialisation est une libéralisation du commerce international, des transferts de fonds et des communications informatisées, ce qui entraîne une intégration des économies nationales entre elles et des entreprises entre elles.

§           Elle suppose la disparition progressive des barrières douanières et réglementaires qui freinent le commerce.

§           Elle entraîne la disparition progressive de la censure empêchant la propagation des idées, des œuvres et des informations diverses; exemples: la Russie et la Chine.

§           La libéralisation, la facilitation et l'accélération du commerce entraînent un développement de celui-ci, donc de la concurrence, donc de la productivité, donc des biens et services disponibles, c'est-à-dire du niveau de vie moyen. C'est ainsi que la mondialisation a permis, entre 1950 et 2000:

·            une multiplication par 20 du commerce international;

·            une multiplication par 6 de la production mondiale, conséquence de celle du commerce.

§           Intégration et propagation des idées et des œuvres entraînent à leur tour une plus grande homogénéité des cultures et des modes de vie, donc une meilleure compréhension entre les peuples et une diminution du risque de guerre.

Mais elle n'a pas le pouvoir de réduire les inégalités entre régions ou entre personnes, car c'est un phénomène économique; il appartient aux gouvernements de corriger ces inégalités par une politique sociale et à des associations d'agir pour aider les défavorisés.

Idées principales de l'article

La mondialisation ne réduit pas les inégalités entre régions d'un pays ou entre pays différents. L'auteur explique ce qui crée ces inégalités.

 

La mondialisation entraîne une concentration:

§           Des capitaux nécessaires au développement des entreprises ou des régions, qui ont tendance à aller là où la rentabilité est la meilleure; en somme "l'argent va à l'argent". Exemple: aujourd'hui, c'est la Chine qui attire le plus les capitaux des investisseurs.

§           Des entreprises, qui profitent:

·            d'économies d'échelle pour la production, le transport et le financement,

·            d'un marché mondial, plus étendu,

·            d'effets de notoriété pour vendre et emprunter,

·            de budgets de recherche et développement plus grands et mieux justifiés par les chiffres d'affaires espérés.

 

Cette concentration entraîne celle de la valeur ajoutée (c'est-à-dire des bénéfices), ce qui justifie de nouveaux investissements, eux-mêmes générateurs de productivité et de bénéfices: il y a un cercle vertueux pour les pays, les régions et les populations qui profitent de cette concentration.

 

Exemple: les Etats-Unis concentrent de plus en plus:

§           L'argent des autres pays, qui financent ses déficits et investissent dans ses entreprises;

§           Les chercheurs, qui y trouvent de meilleures conditions de travail et de rémunération, donc les innovations permettant de créer de nouveaux débouchés;

Le développement des Etats-Unis est donc plus rapide que celui de l'Union européenne, et cette tendance n'est pas près de s'inverser. Le niveau de vie y croît aussi plus vite qu'en Europe.

 

Cette concentration due à la mondialisation, qui a des effets bénéfiques pour certains, en laisse d'autres sur le bord du chemin. Dans un même pays, l'écart entre les populations qui ont une activité à haute valeur ajoutée et celles qui ont une activité à faible valeur ajoutée se creuse. Il y a des régions où l'activité ne se développe pas, où la population ne progresse pas, qui sont donc de plus en plus marginalisées.

 

Dans ces régions, la main d'œuvre est souvent moins chère. Cela attire les activités de main d'œuvre, qui ont tendance à se délocaliser. C'est ainsi que beaucoup de fabrications ont été délocalisées des Etats-Unis au Mexique dans les années 1990, dans le cadre de "l'accord de marché commun" ALENA. Mais l'auteur montre que ces pays restent des sous-traitants, qu'ils n'accèdent pas aux activités à haute valeur ajoutée qui permettent de profiter au maximum de la mondialisation.

 

Il cite l'exemple d'une paire de chaussures Nike, vendue 70€ au consommateur final. Cette somme se décompose en 3€ de main d'œuvre locale, 12€ de matières et frais divers de fabrication, 2€ de transport, 17€ de promotion commerciale, d'où un coût total de 34€. Le reste, soit 36€, représente la commercialisation du produit et des bénéfices. On voit que la valeur ajoutée au coût de fabrication et transport de 17€ ne va pas au producteur, mais à la multinationale qui conçoit et commercialise le produit dont elle a sous-traité la fabrication. Les ouvriers qui produisent les chaussures restent pauvres et n'accèdent pas aux activités à forte valeur ajoutée qui sont l'innovation, la conception des produits, leur promotion et leur commercialisation.

 

Pire même, on constate aujourd'hui que la délocalisation de certaines fabrications au Mexique est en train de prendre fin, au profit d'une nouvelle délocalisation vers la Chine, où la main d'œuvre est moins chère: le Mexique n'aura profité du travail confié par les multinationales américaines qu'une dizaine d'années, pas assez pour que le pays sorte de son sous-développement et profite à son tour des activités à haute valeur ajoutée favorisées par la mondialisation.

 

L'auteur explique que, pour nous rattraper, les régions pauvres ont besoin:

§           De capital pour investir dans des entreprises;

§           D'infrastructures (routes, voies ferrées, ports, aéroports, téléphones, électricité, etc.);

§           De services aux entreprises et aux particuliers, comme les banques et assurances, et de services publics d'enseignement et de santé;

§           De compétences techniques et organisationnelles, ainsi que de recherche et développement;

§           D'un état de droit stable, sans lequel aucun investisseur n'y risquera son capital (notons qu'un tel état de droit stable n'est pas nécessairement démocratique).

 

Même avec du capital, il faut à un pays de longues années pour se doter des infrastructures, des services, des institutions et des compétences nécessaires pour participer pleinement aux activités à haute valeur ajoutée de la mondialisation. C'est ainsi que, malgré des décennies où ils ont bénéficié de formidables rentrées d'argent du pétrole, les grands pays du Moyen-orient sont restés pauvres: le chômage est énorme en Arabie saoudite, en Irak et en Iran. Seuls de petits pays vivant du seul commerce sont sortis d'affaire, comme Dubaï et Bahreïn.

 

La conclusion de l'auteur est donc pessimiste: la mondialisation crée des inégalités, non parce qu'elle appauvrit les régions pauvres, mais parce qu'elle les laisse sur la touche alors que les régions riches progressent vite.

Une conclusion moins pessimiste

Je ne nie pas l'écart qui se creuse entre régions et entre populations du fait de la mondialisation. Mais je constate comme l'auteur qu'en aucun cas il n'y a plus, de nos jours, le phénomène d'exploitation et appauvrissement des pauvres par les riches comme du temps du colonialisme. Au pire, de nos jours, les pauvres n'arrivent pas à vendre aux riches leurs produits à un bon prix, ce qui leur interdit l'accès aux nouveaux produits chers que ces riches créent.

 

Les statistiques mondiales montrent qu'au pire les pays pauvres stagnent, mais en aucun cas ils ne s'appauvrissent davantage. Au contraire, leurs économies croissent en général assez vite pour maintenir le niveau de vie de leur population, qui croît rapidement. Exemple: les statistiques de la FAO (organisation des Nations unies pour l'agriculture et la lutte contre la faim) disponibles sur le site officiel http://apps.fao.org/page/collections montrent que pour l'Afrique:

§           De 1990 à 2005, la population passe de 619,5 millions à 891,7 millions, soit un facteur de 1,44; par interpolation linéaire, de 1990 à 2003, le facteur de croissance est 13/15 x 1,44 = 1,25;

§           De 1990 à 2003, la production totale de céréales (blé, riz, paddy, maïs, seigle, sorgho, etc.) passe de 92,9 millions de tonnes à 126,6, soit un facteur de 1,36.

 

On voit que la croissance de la production africaine de céréales, 1,36, est plus rapide que celle de la population correspondante, 1,25. On pourrait multiplier les statistiques semblables: quel que soit l'effet de la mondialisation, la faim régresse dans le monde.

 

L'écart qui se creuse, qui est injuste, provient donc du progrès des riches, pas du recul des pauvres, malgré leur démographie. Les pauvres voient la richesse par la télévision et les films, ce qui accroît leur frustration. Certains pays pauvres sont même en train de décoller, comme la Chine et l'Inde, qui représentent ensemble plus de 1,3 milliard de personnes. Certains ont déjà décollé, comme la Corée du sud, la Thaïlande et la Malaisie.

 

De nos jours, la région qui a le plus de problèmes de développement est l'Afrique, qui n'a pas encore bénéficié de manière appréciable de délocalisations et en est encore à une lutte pour la nourriture. Lorsque des délocalisations y apporteront de l'activité, comme c'est déjà le cas en Tunisie et au Maroc, les pays concernés en bénéficieront, même si c'est à titre temporaire comme le Mexique. Il y aura des progrès en matière d'infrastructures, de formation des travailleurs, de santé, etc. Leur décollage dépendra alors surtout de la qualité de leur gouvernance, comme l'a montré l'exemple des pays d'Asie qui étaient à leur niveau il y a cinquante ans.

 

A court terme, la mondialisation accroît les inégalités parce qu'elle profite aux riches en laissant de côté les pauvres. Mais ceux-ci progressent aussi, lentement. Leur décollage peut se produire s'ils sont bien gouvernés et qu'une impulsion arrive par la mondialisation. Cette impulsion a toutes les chances de se produire, du fait des écarts de coûts de main d'œuvre, du tourisme, de l'aide publique au développement venue des pays riches et des capitaux considérables envoyés chez eux par les travailleurs émigrés, estimés à 72 milliards de dollars par an par Le Figaro économie du 29/01/2004.

 

 

Daniel MARTIN

 

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