Désendettement et ré-endettement des pays pauvres
Mise à jour : 02/03/2007
Un article du Bulletin de la Banque de France de janvier 2007 [1] illustre un aspect peu connu de la mondialisation, celui de l'évolution de la dette des pays pauvres.
Beaucoup de Français pensent que ces pays, notamment les pays de l'Afrique subsaharienne, n'arrivent pas à se remettre de la colonisation que nous, Européens, leur avons fait subir pendant des décennies. Nous croyons souvent qu'à force de voir leurs ressources pillées par les pays riches, ils ont été obligés de nous emprunter de l'argent pour s'équiper en infrastructures, importer les produits industriels et pharmaceutiques indispensables, etc. Je me souviens qu'aux élections présidentielles françaises de 2002 un certain nombre de programmes électoraux proposaient d'aider davantage ces pays et d'annuler leur dette.
L'article [1] nous apprend que l'annulation de la dette de 30 pays pauvres est pratiquement achevée, suite aux initiatives PPTE [2] et IADM [3] : le service annuel de cette dette est passé de 14 % de leurs exportations en 2000 à 3.1 % en 2007. Ce pourcentage est si faible que ce qui reste à rembourser de leur dette est minime. Une première conclusion s'impose : de nos jours, la mondialisation n'est pas surtout une entreprise de pillage des pays pauvres par les pays riches, c'est surtout une formidable source de financement pour ces pays en voie de développement, financement à fonds perdus pour les pays riches.
Il est intéressant de comparer le coût annuel de cette dette des 30 pays pauvres, exprimé en pourcentage de leurs exportations, à celui des dettes de la France, qui est un des premiers exportateurs mondiaux. Fin 2006, 60 % de la dette des administrations publiques de 1160 milliards d'euros, soit 696 milliards d'euros, était détenue par des non-résidents, selon l'Agence France Trésor http://www.aft.gouv.fr/aft_fr_23/dette_etat_24/principaux_chiffres_70/qui_detient_dette_etat_163/index.html et l'INSEE. Les intérêts annuels sur cette somme (remboursement du principal non compris) sont de l'ordre de 24 milliards d'euros, soit environ 6 % de nos exportations. Les pays pauvres dont nous avons annulé les dettes sont désormais moins endettés que la France en pourcentage de leurs exportations : 3.1 % contre 6 % !
Mais l'article [1] nous apprend aussi que certains de ces pays pauvres se ré-endettent déjà, en empruntant en Asie, en Amérique latine et aux pays pétroliers du Golfe. Ces nouveaux prêteurs sont peu regardants : contrairement au FMI et à la Banque Mondiale, ils ne font pas pression sur les pays emprunteurs pour que ceux-ci se gouvernent bien et luttent contre leur corruption endémique. Ils se contentent de gager leurs prêts sur les ressources des pays emprunteurs, des matières premières pour l'essentiel : pétrole, métaux, etc. Ils obligent aussi ces pays à leur acheter des biens divers, notamment des biens d'équipement.
Le problème de nombreux pays africains n'est pas un manque de ressources. Et désormais, ce n'est même plus un surendettement. C'est la mauvaise gouvernance et la corruption, conséquences d'une souveraineté obtenue des anciens colonisateurs avant que leur niveau de développement leur permette d'être en mesure de se gérer sagement.
Nous, pays riches, avons donc une part de responsabilité dans l'indépendance donnée à des pays incapables de l'assumer. Il nous appartient de prendre des mesures d'aide à la gouvernance économique de ces pays, par exemple selon les suggestions de l'article [1]. Nous devons aussi cesser de restreindre leurs exportations avec les subventions à nos propres agriculteurs. De toute façon, nous ne pouvons plus nous contenter d'y envoyer des troupes d'interposition et de nous lamenter devant les statistiques des massacres (Ruanda, Darfour, etc.)
Références
[1] Bulletin de la Banque de France - Janvier 2007
http://www.banque-france.fr/fr/publications/telnomot/bulletin/bmbdf157.pdf
Article "Les risques de ré-endettement des pays en développement après les annulations de dettes", page 35.
[2] PPTE : initiative d'annulation de la dette en faveur des Pays Pauvres Très Endettés. Lancée en 1996, elle a permis à 21 pays (dont 17 en Afrique) d'achever de régler leur dette auprès des créanciers du "Club de Paris" grâce à une annulation, et de bénéficier d'annulations partielles de leurs dettes auprès du FMI, de la Banque Mondiale, etc. Le total des réductions de dette accordées dans le cadre de cette initiative était de 41.4 milliards de dollars au 31/12/2005.
[3] IADM : Initiative d'Annulation de la Dette Multilatérale, annoncée lors du sommet du G8 de juillet 2005. Elle permet aux pays qui ont achevé de régler leur dette grâce à l'initiative PPTE de bénéficier d'une annulation de la dette contractée auprès :
§ du FMI (Fonds Monétaire International) ;
§ de l'AID (Association Internationale pour le Développement financée par la Banque Mondiale) ;
§ et du FAD (Fonds Africain de Développement financé par la Banque africaine de développement).
Le total des réductions de dette accordées dans le cadre de cette initiative atteindra 49 milliards de dollars.