Deux visions de l'économie
Mise à jour : 28/10/2005
L'opposition frontale de MM. Chirac et Blair résulte de visions diamétralement opposées de l'économie et de l'avenir de l'Union européenne
Origine et coût de la "correction britannique"
En juin 1984, le Conseil européen a reconnu que le Royaume-Uni supportait un déséquilibre budgétaire dans ses relations avec la Communauté européenne : sa contribution au budget de la Communauté européenne dépassait trop ce qu'il en recevait, et ceci pour des raisons structurelles.
Le Royaume-Uni a donc obtenu de recevoir chaque année un montant correctif (appelé parfois « le chèque britannique » ou « le chèque de Mme Thatcher ») représentant les deux tiers du déséquilibre de l'année précédente. Ce remboursement est financé par les autres Etats membres au prorata de leur part du PNB communautaire, avec une exception pour l'Allemagne qui a obtenu une réduction d'un tiers de sa participation à la correction britannique.
C'est ainsi qu'en 2003 :
§ Le Royaume-Uni a touché de l'Union européenne un « chèque » de 5.4 milliards d'euros, auquel la France a été le plus grand contributeur avec 1.6 milliard d'euros (30 % du total).
§ La France a contribué 15.15 milliards d'euros au budget communautaire et en a reçu 13.43 milliards d'euros, d'où une contribution nette de 1.72 milliards d'euros, minime par rapport à son PIB (environ 1/1000) mais presque entièrement consacrée au « chèque britannique » de 1.6 milliards d'euros.
En outre, la correction britannique (-2/3) s'appliquant aux dépenses supplémentaires dues à l'élargissement de l'Union européenne de 15 à 25 pays, la France et les autres pays paieront automatiquement davantage à ce titre.
La demande de la France concernant le « chèque » britannique
La France trouve injuste que le Royaume-Uni continue à bénéficier de son « chèque » et demande que celui-ci soit supprimé ou fortement réduit, pour tenir compte de l'évolution plus favorable de l'économie britannique depuis 1984. En effet, selon les données des Nations unies, entre 1984 et 2003 le PIB de la France a augmenté de 49 % tandis que le PIB du Royaume-Uni augmentait de 64 %. Proportionnellement plus riche, l'Angleterre doit donc payer aujourd'hui davantage et prendre en charge une part plus grande du coût de l'élargissement, et non une part plus faible.
Le problème sous-jacent : deux conceptions de l'économie
Non seulement la France voudrait payer moins au Royaume-Uni, mais le président Chirac tient absolument à poursuivre la Politique Agricole Commune (PAC), consistant à prélever 46.2 % du budget de l'Union européenne (lui-même de 1.24 % du PNB total de l'Union) pour subventionner les agriculteurs européens (4 % des citoyens de l'Union). Il a obtenu des autres pays de l'Union européenne que la PAC ne soit pas remise en cause avant 2013 ; première agriculture de l'Union, l'agriculture française en est la plus grande bénéficiaire.
Il faut se rendre compte des injustices qui résultent de la PAC [1] :
§ Environ la moitié du revenu des agriculteurs européens provient de subventions : le niveau de vie de ces agriculteurs est donc artificiellement élevé aux frais des contribuables. Cette injustice s'explique par des considérations électorales : aucun parti politique français (ou italien, polonais ou américain, d'ailleurs) ne peut se passer des voix des agriculteurs lors d'une élection.
§ Les subventions européennes représentent environ 1 à 2 euros par bovin et par jour, plus que le budget dont disposent pour vivre 1 milliard d'êtres humains.
§ Les subventions européennes aux producteurs encouragent les surproductions, comme celle du sucre, dont il faut ensuite subventionner la vente à perte sur le marché mondial, aux frais des contribuables européens.
§ Ces excédents européens bradés font baisser les cours mondiaux correspondants, empêchant les pays pauvres de vendre leurs propres produits agricoles, et réduisant ainsi des centaines de millions de leurs habitants à la famine.
Le président Chirac préfère donner aux pays pauvres un peu d'argent sous forme d'Aide Publique au Développement (0.4 % du PIB français au lieu de 0.7 % promis) et en affamer les populations avec la PAC, comme l'explique [2].
La politique du président Chirac est en fait une constante en France depuis 1945 : le gouvernement intervient fortement dans l'économie, en subventionnant, imposant et réglementant, et en organisant de formidables transferts sociaux. Ce type de politique économique interventionniste a largement démontré son inefficacité, par les déficits, l'endettement et le chômage qu'elle a produit dans tous les pays qui l'ont adoptée. Et le projet de M. Chirac pour l'Union européenne est de faire adopter ce modèle économique inefficace par tous les pays, à travers des politiques économiques communes, dont la PAC est l'exemple actuel.
De telles politiques supposent une plus forte intégration européenne, intégration rejetée par les Français le 29/05/2005 avec le Traité constitutionnel, où ils n'ont vu qu'un pas vers la « mondialisation ultralibérale » que presque tous leurs politiciens (M. Chirac en tête) leur présentent comme un malheur depuis très longtemps.
A la conception étatiste de l'économie du président Chirac et de M. Schröder s'oppose la conception libérale du Royaume-Uni et de M. Blair. Celui-ci pense que c'est en favorisant la croissance économique grâce à des mesures libérales qu'un pays peut se donner les moyens de secourir les citoyens dans le besoin (retraités, chômeurs, malades…). Avec cette politique, démarrée par Mme Thatcher en son temps, le Royaume-Uni affiche des performances économiques incomparablement meilleures que celles de la France ou de l'Allemagne.
Une politique libérale étant opposée au gaspillage des fonds publics à subventionner des secteurs d'activité structurellement déficitaires (comme l'agriculture lorsqu'on veut que les agriculteurs gagnent autant que la moyenne des autres professions), M. Blair veut mettre un terme aux subventions de la PAC. Il a donc offert de négocier la fin de la PAC (ou une forte réduction des subventions européennes aux agriculteurs) contre la fin du « chèque » britannique ou une forte réduction. Il veut que l'Union européenne consacre ces dépenses à des investissements porteurs d'avenir, comme la recherche et développement.
On voit que deux visions de l'économie s'opposent à travers MM. Chirac et Blair : l'économie administrée contre l'économie libérale.
Références
[1] Rapport mondial sur le développement humain 2005, téléchargé le 17/09/2005 de http://hdr.undp.org/reports/global/2005/francais/pdf/HDR05_fr_complete.pdf
[2] Les inégalités en France (et dans le monde) ; voir notamment le paragraphe "Injustices à l'égard des pays pauvres".