Valeurs perdues, bonheur perdu :
pourquoi notre société déprime

Sociologie de la sinistrose française

Mise à jour : 18/10/2007

Ce texte explique la démoralisation actuelle des Français par la perte de leurs valeurs héritées de l'histoire.

L'hostilité et la défiance des Français, ainsi que leur demande d'intervention de l'Etat dans tous les domaines économiques, sont responsables de notre modèle social archaïque et autodestructeur : voir la suite de ce texte-ci dans "La société de défiance".

 

Table des matières

1.    Evolution de nos certitudes. 2

1.1  L'ère du savoir provenant d'une autorité. 2

1.2  La séparation progressive de la philosophie, de la religion et de la science. 3

1.3  La baisse de la pression sociale. 4

2.    Conséquences de la dévaluation de l'autorité. 5

2.1  La morale. 6

2.2  La perte du respect, de la religiosité et de la morale. 7

2.3  La perte du sens de l'engagement personnel 10

2.4  La perte du sens du devoir. 11

2.5  Baisse de la pression sociale et augmentation des suicides. 11

2.6  Un bonheur souvent inaccessible. 12

2.6.1      Brefs rappels de psychologie du bonheur. 12

2.6.2      Inversion des valeurs chez les jeunes en situation d'échec. 13

2.6.3      Rapport Obin : l'islamisation extrémiste dans l'Education nationale. 14

2.7  Des jeunes attirés par le mal 15

2.7.1      Ceux qui deviennent casseurs ou terroristes. 16

2.8  Un enseignement inadapté. 16

3.    Pourquoi la sinistrose actuelle ?. 18

3.1  Analyse de la sinistrose. 18

3.1.1      Le travail, une valeur fondamentale de l'identité d'une personne. 19

3.1.1.1           L'identification au rôle social : une étape indispensable dans la construction de soi 19

3.1.1.2           La discrimination dans l'accès au travail ou au logement 20

3.1.1.3           Les trappes à chômage. 20

3.1.1.4           L'aliénation dans le travail 21

3.1.1.5           La peur de perdre son emploi 22

3.1.1.6           La peur de la mondialisation.. 22

3.1.2      Les inégalités. 22

3.1.3      La générosité des Français. 23

3.1.4      L'hostilité ambiante. 23

3.1.4.1           Délits : statistiques officielles et données d'enquête. 25

3.1.4.2           La violence en Corse. 28

3.1.4.3           Conflits du travail 28

3.1.5      L'impuissance, l'absence de prise sur le monde alentour. 28

3.1.6      La sinistrose dans l'opinion française : sondages IFOP et CSA 08/2005. 29

3.1.7      L'inquiétude face à un avenir qu'ils ne maîtrisent pas. 30

3.1.8      Une société matérialiste. 31

3.1.9      L’affaiblissement de la volonté de se donner du mal 32

3.1.10    La perte de confiance dans la classe politique. 33

3.2  L'absence de rêve, de vision, d'espoir. 35

3.2.1      Le rêve personnel 35

3.2.2      Des entreprises dynamiques et conquérantes. 36

3.2.3      Une vision pour la France. 36

3.3  Des médias pour briser la barrière d'incompréhension.. 40

4.    La demande des Français. 40

5.    Annexe  40

 

1.                    Evolution de nos certitudes

Voici schématiquement comment a évolué la base des connaissances de nos concitoyens, base sur laquelle ils fondent ce qu'ils savent, ce qu'ils ressentent et ce qu'ils font. Je m'en tiendrai à l'essentiel, mon but n'étant pas philosophique mais sociologique.

 

L'humanité a mis deux mille ans à séparer religion, philosophie et science, et pour beaucoup d'hommes ce processus n'est pas terminé.

C'est ainsi que pour les musulmans wahhabites d'Arabie Saoudite il est inconcevable de séparer les pouvoirs religieux, politique, juridique et militaire ; pour les Iraniens, la « république » a bien des élections et des députés, mais les candidatures aux élections et les lois votées doivent être approuvées par les mollahs au pouvoir, dont la sainteté et l'autorité sont autoproclamées ; et pour les Américains de certains états il n'est pas question d'enseigner l'évolutionnisme de Darwin, car il contredit la création du monde racontée par la Bible.

 

De leur côté, les Français n'ont pas de quoi être fiers au sujet de leurs croyances. Selon [14] page 120 (dont l'auteur sait de quoi il parle, parce qu'il passe son temps à interroger ses concitoyens) :

"…plus de la moitié des Français disent croire à Jésus-Christ, fils de Dieu, mais aussi à la transmission de pensée, la moitié croit aux prédictions des voyantes, le tiers aux extraterrestres ou aux tables tournantes."

1.1                 L'ère du savoir provenant d'une autorité

Pendant des millénaires, les vérités que les hommes ont tenues pour certaines, donc leurs connaissances, ont été basées - à part l'évidence comme le fait qu'une pomme lâchée tombe à terre - sur l'autorité de choses révélées par la religion, affirmées par les princes ou tenues pour certaines par des philosophes.

Exemple de croyance d'origine philosophique : pour les Anciens et jusqu'au Moyen Age, les mouvements des astres de la sphère céleste, réputée « supérieure », ne pouvaient être que « parfaits » ; c'étaient donc des mouvements circulaires uniformes ; pour rendre compte de la position observée de ces astres, Ptolémée a inventé au IIème siècle le modèle cinématique des épicycles, où un mouvement observé résultait de la combinaison de plusieurs mouvements circulaires uniformes excentrés. En somme, les hommes prêtaient à la réalité des propriétés conformes à leurs désirs, à leur sens esthétique.

Aujourd'hui les croyances de ce type n'ont pas encore suffisamment changé. Il y a encore des dizaines de millions d'Américains qui refusent la théorie scientifique de l'évolution de Darwin au profit de ce qu'enseigne la religion révélée, selon laquelle c'est Dieu qui a créé le monde [32] et l'homme n'a pas évolué, ayant été créé par Lui tel qu'il est.

Il y a encore beaucoup de Français qui pensent que l'économie devrait fonctionner suivant les principes d'équité auxquels ils tiennent. Ils n'ont pas encore compris qu'elle fonctionne suivant des lois propres, indépendantes de ce qu'ils considèrent comme « bien » ou « mal », et que c'est aux Etats d'en corriger les effets, par exemple en imposant et en subventionnant les citoyens selon des principes censés compenser les inégalités (Détails).

1.2                 La séparation progressive de la philosophie, de la religion et de la science

Cette séparation a été étudiée avec soin par le Prix Nobel de littérature Arthur Koestler, dans son monumental ouvrage Les somnambules (Calmann-Levy et Livre de Poche n° 2200). Elle montre que les hommes ont mis deux mille ans à abandonner la connaissance par confiance ou obéissance à une autorité.

En astronomie par exemple, l'homme a mis 1400 ans à se rendre compte que le modèle de mouvement planétaire suivant des épicycles de Ptolémée était faux. C'est à la fin du XVIème siècle que Tycho Brahe a réalisé les premières observations vraiment précises des positions des planètes. Ces observations ont ensuite permis à Kepler de trouver par tâtonnements les trois lois de mouvement des planètes, que Newton a ensuite démontrées au XVIIème siècle à partir de sa théorie de la gravitation.

Avec les théories de Kepler et de Newton on s'est rendu compte que le mouvement des astres n'avait rien à voir avec la « perfection », les « sphères supérieures » ou d'autres concepts philosophiques. Avec Galilée (un des fondateurs de la cinématique et de la dynamique) et ses observations astronomiques, on a compris que la terre tournait autour du soleil, bien que le pape ait condamné ces idées en 1633. Avec Darwin on a compris que l'homme descendait du singe.

 

En 1637, Descartes a publié le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences, et en 1641 les Méditations métaphysiques. Il affirmait que l'homme doit douter des vérités révélées, imposées ou a priori, et qu'il doit utiliser sa raison pour déduire la vérité d'intuitions si claires qu'elles sont certaines. Croyant, il ne séparait pas physique et métaphysique : il affirmait à tort qu'on peut déduire des concepts métaphysiques qu'il a introduits l'explication de tous les phénomènes de la nature à l'aide de mathématiques !

 

Au XVIIIème siècle, dépassant Descartes, la philosophie des Lumières a conduit à rejeter la métaphysique en tant qu'extension des connaissances physiques. L'homme européen (oui, et seulement européen !) s'est convaincu qu'il pouvait accéder à des vérités universelles - donc valables partout, à tout moment et pour tous les hommes - en pratiquant l'observation et le raisonnement logique, et qu'il devait rejeter définitivement au profit de la Raison les savoirs relevant de la foi, de l'adhésion irraisonnée ou de l'intuition. Il devait observer systématiquement et objectivement le monde qui l'entourait, mesurer tout ce qui pouvait l'être (le méridien terrestre, par exemple). L'homme ne devait plus s'interroger sur le pourquoi des choses ou leur finalité qui supposait une volonté divine, mais seulement sur le comment. Il pouvait espérer une amélioration indéfinie de sa compréhension du monde et de son pouvoir sur la nature.

 

En 1859, l'ouvrage de Darwin De l'origine des espèces (disponible gratis ici) a montré que l'évolution des espèces résulte de mutations aléatoires, d'adaptations au milieu et de la survie des êtres les mieux adaptés. Cette théorie de l'évolution a commencé à mettre un terme à la téléologie, doctrine selon laquelle le monde obéit à une finalité, et qui suppose donc une volonté « divine » d'organiser l'univers en vue d'un but qui dépasse l'homme (la téléologie cherche à expliquer le pourquoi des choses par une volonté supérieure).

        Nous avons aujourd'hui de nombreux exemples de faits incompatibles avec la téléologie, par exemple en paléontologie et en biologie moléculaire ; nous avons compris que la téléologie n'était que la projection erronée sur les lois de l'univers que nous énonçons de notre besoin humain d'ordre et de sens. (Plus de détails : [32])

 

Bien que la science soit loin, aujourd'hui, d'avoir décrit et expliqué tous les phénomènes observés, qu'il s'agisse du monde physique ou de la société humaine, elle est débarrassée des a priori religieux, philosophiques ou idéologiques. N'ayant plus le pouvoir d'imposer une explication du monde, l'autorité est donc dévaluée : ce point est capital, nous en verrons les conséquences ci-dessous.

1.3                 La baisse de la pression sociale

En plus de l'autorité de Dieu, l'homme européen a échappé progressivement à la pression de la société. Peu à peu, les Etats sont devenus moins autoritaires parce qu'ils avaient besoin des citoyens pour payer les impôts ou accepter des réformes majeures.

Ce point est important : lorsqu'un gouvernement n'a pas besoin des impôts de ses administrés pour payer ses fonctionnaires, son armée, etc., il n'a pas non plus besoin de leur approbation. Un bon exemple nous est fourni par les monarchies pétrolières arabes, qui sont tout sauf démocratiques parce qu'elles peuvent financer une grande partie des dépenses publiques avec les revenus du pétrole.

Au contraire, lorsqu'un Etat manque d'argent ou connaît une crise grave, il est prêt à accorder beaucoup de droits à ses citoyens pour qu'ils acceptent les impôts ou les efforts pour sortir de la crise. Ce fut le cas en France, par exemple, chaque fois que nos rois ont convoqué des états généraux. Ce fut le cas en Angleterre lorsqu'on a imposé la Grande charte (Magna Carta) au roi Jean sans Terre en 1215, puis la déclaration des droits (Bill of Rights) en 1689, imposée aux souverains Marie II Stuart et Guillaume d'Orange 100 ans avant que la France adopte une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en 1789.

 

Non seulement les Français ont été de moins en moins soumis à l'autorité d'un roi, la royauté (absolue ou constitutionnelle) disparaissant au profit de la République (démocratique), mais de plus en plus d'individus se sont affranchis de la pression du groupe où ils vivaient. Des millions de paysans sont venus travailler à la ville à partir du XIXe siècle, échappant ainsi à la pression du milieu villageois et familial dans lequel ils vivaient jusque là. Devenu ainsi autonome, financièrement et socialement, chaque individu a pu davantage décider par lui-même ce qu'il ferait et comment il vivrait, sans subir la pression de sa famille ou du qu'en dira-t-on de son village. Cette évolution vers l'autonomie s'est poursuivie avec le salariat des femmes, devenues plus indépendantes en pouvant subvenir seules à leurs besoins.

 

La pression sociale, de l'Etat et du milieu familial ou local, a donc baissé, l'homme échappant ainsi à beaucoup d'autorité, devenant donc bien plus libre que dans le temps.

 

La dernière grande baisse des contraintes sociales a été celle qui a suivi mai 1968, avec un effondrement de plusieurs valeurs [33] fondamentales symbolisé par le slogan « il est interdit d'interdire », notamment :

§           La libération des mœurs, les gens se donnant le droit de faire sans se cacher des choses dont ils auraient eu honte auparavant ;

§           La perte du respect de l'autre, devenu mon égal même s'il était plus savant, plus riche, plus méritant, ou chargé d'une responsabilité publique élective ou administrative ; cette perte de respect a entraîné une perte de politesse ;

§           La dévalorisation des devoirs de chacun au profit de ses droits, d'où plus d'individualisme, plus d'égoïsme, moins de civisme ;

§           La perte de respect pour le travail et l'effort, etc.

 

Cette perte de respect de l'autre et des institutions a été grandement facilitée, en France, par le laxisme de l'Etat, qui non seulement fait beaucoup moins d'efforts pour faire respecter les lois républicaines, mais qui accorde bien plus de protection aux délinquants qu'à leurs victimes. D'où des multirécidivistes impunis ; des grévistes qui prennent en otage le public sans être sanctionnés ; des manifestants casseurs de vitrines ou incendiaires dont on n'arrête et punit qu'un sur 100 ; des gens qui barrent les routes ou bloquent des dépôts d'essence pour obtenir par la violence ce qu'ils n'ont pu obtenir par la loi ; des squatters, etc.

2.                    Conséquences de la dévaluation de l'autorité

Le mouvement de remise en cause de l'autorité, commencé en France avec le doute de Descartes il y a près de 400 ans, s'est poursuivi avec la Révolution française, qui a aboli les privilèges de la noblesse et du clergé et proclamé les Droits de l'homme [23], au premier rang desquels il y a l'égalité des droits et des devoirs.

 

La démocratie constitutionnelle qui en a émergé, en Europe continentale et aux Etats-Unis, stipule que toute autorité émane du peuple, par l'intermédiaire de ses représentants élus. Les citoyens n'ont plus à se soumettre qu'aux lois votées par cette autorité-là, pas à une autorité d'origine divine ou héréditaire. Ils ont acquis le droit de participer aux décisions.

 

La religion chrétienne imposait aux croyants (la grande majorité de la société au Moyen Age et de moins en moins de gens aujourd'hui) une morale (définition ici et détails ci-dessous). Elle imposait aussi une unité de la société (un chrétien doit considérer tout autre homme comme son frère, l'aimer, l'aider et le secourir) qui obligeait moralement chacun de ses membres à se sentir proche des autres et à les respecter, et dénonçait l'égoïsme. Comme la religion a été dévaluée, comme son autorité a diminué, elle n'impose plus aujourd'hui sa morale et l'unité sociale qu'à un pourcentage réduit de la population. Celle-ci est donc de plus en plus amorale et individualiste.

2.1                 La morale

Toute notre morale, dont les règles doivent gouverner le comportement de chacun vis-à-vis des autres, repose sur deux principes, affirmés tout autant par la religion chrétienne que par la philosophie de Kant, qui les érige en devoir de l'homme, valeur [33] suprême :

§           Une action n'est morale que si elle est désintéressée. Par une telle action, l'homme - qui est libre de la faire ou non, voire de faire le contraire - oublie son intérêt au profit de celui de « l'autre ». Il accepte de sacrifier son égoïsme et ses aspirations au bien de son voisin ou de la société tout entière.

§           L'action d'un homme vertueux doit tendre vers le bien commun (on dit vers l'universel). Il doit faire passer l'intérêt de la société avant le sien. Il doit respecter la loi, établie pour le bien de tous. En fait, il doit respecter pour tous ses contemporains les droits définis dans la Déclaration universelle des droits de l'homme [23].

 

Les règles morales traditionnelles gouvernant la vie en société ne s'imposent plus aussi rigoureusement qu'autrefois, lorsque la religion ou l'autorité royale les rappelait souvent aux hommes. L'égoïsme de plus en plus répandu et le caractère inhumain des lois économiques imposées par la mondialisation, ne sont plus guère compensés par les exhortations altruistes de la religion et de son enseignement selon lequel tous les hommes sont frères. Les valeurs [33] du devoir et du respect, indispensables à la cohésion de la société, sont dévaluées. Avec la baisse du nombre de croyants, les hommes ne sont plus souvent frères. Dostoïevski disait : "Si Dieu n'existe pas, tout est permis." [29] Nous en verrons les conséquences plus bas, après avoir fait quelques remarques sur la morale.

 

Voici ce que [27] dit de la morale page 36 :

"… la morale ne relève ni d'une décision ni d'une création. Chacun ne la trouve en lui qu'autant qu'il l'a reçue (et peu importe au fond que ce soit de Dieu, de la nature ou de l'éducation) et ne peut en critiquer tel ou tel aspect qu'au nom de tel ou tel autre (par exemple la morale sexuelle au nom de la liberté individuelle, la liberté au nom de la justice, etc.). Toute morale vient du passé : elle s'enracine dans l'histoire, pour la société, et dans l'enfance, pour l'individu. C'est ce que Freud appelle le surmoi, qui représente le passé de la société, disait-il, au même titre que le ça représente le passé de l'espèce."

 

La société a donc, vis-à-vis de chaque enfant puis de chaque adulte, le devoir de lui transmettre les règles morales qu'elle a adoptées (parfois depuis des siècles), dans le cadre de ses valeurs fondamentales [33]. Ce sont ces règles qui définissent le permis et le défendu, le louable et le méprisable, le possible, l'impossible et l'obligatoire. Il ne faut pas compter sur les lois - comme on a trop tendance à le faire en France - pour remplacer les règles morales, car il est bien plus facile de tourner une loi que de passer outre à une règle morale intériorisée depuis des années.

 

Hélas, en France et particulièrement depuis mai 1968, la transmission de la culture [33] (dont la morale fait partie) se fait bien moins et bien plus mal. C'est particulièrement vrai du fait de l'Education nationale, comme le montre le texte "L'enseignement victime de l'idéologie".

2.2                 La perte du respect, de la religiosité et de la morale

L'attitude de respect qui accompagne la soumission à une autorité s'est, elle aussi, érodée progressivement. Sous le régime des quatre premières républiques françaises, la grande majorité des citoyens respectaient les enseignants et, plus généralement les personnes instruites, les grands artistes, etc. Mais peu à peu ce respect a diminué en Europe, en même temps que la foi en Dieu.

 

Quelques statistiques sur la religiosité

Selon [14] page 120, 45 % des Français allaient à la messe toutes les semaines à la Libération ; le chiffre est descendu à 8 %. Selon [26] il est même descendu à 4.5 %; 36 % seulement des couples sont mariés religieusement ; moins de la moitié des nouveau-nés sont baptisés ; et 40 % des 15-24 ans déclaraient en 1996 n'avoir ni pratique ni sentiment d'appartenance religieuse, contre 33 % en 1987.

 

Les règles morales de plus en plus oubliées

Les règles morales [33], pour la plupart d'origine religieuse, sont apparues de moins en moins contraignantes. Les hommes ont aussi pris l'habitude de douter de plus en plus de la validité de règles morales admises jusque là. Petit à petit, les habitudes de respect d'autrui se sont perdues ou sont devenues bien moins strictes. Cela se voit de nos jours dans la manière de s'adresser à une autre personne, de l'écouter, de respecter son opinion, de s'habiller proprement pour lui témoigner de la considération, de soigner son orthographe et le choix de son vocabulaire quand on lui écrit. Exemples :

§           On entend les journalistes de radio et de télévision parler d'un chef d'Etat en disant "Sarko" ou "Bush" avec un ton souvent méprisant, comme si c'était n'importe qui, comme si sa fonction éminente ne méritait aucun respect.

§           Dans Le Figaro du 11/01/2006, l'article "Tony Blair veut apprendre le respect à ses compatriotes" écrit :

"…Tony Blair s'applique […] à effacer les graffitis d'un mur pour illustrer son nouveau projet : le « plan d'action Respect ». Au programme : « Redonner aux citoyens, dont la majorité respecte la loi, le contrôle des rues. » Les familles à problèmes vont devoir suivre des « cours de réhabilitation » expliquant comment être un bon parent […] ou contrôler son agressivité. […] Les gens ne pourront plus faire hurler leur musique au milieu de la nuit, car ils risqueront […] d'être expulsés de leur domicile pour trois mois au plus.

La lutte contre les voyous est une priorité de Tony Blair. Il a pris plusieurs initiatives, dont le célèbre Anti-Social Behaviour Order (ASBO), un avertissement délivré par les autorités aux auteurs de nuisances sociales. Un ASBO non respecté peut conduire à des amendes ou des poursuites pénales. Depuis 1998, plus de 6 500 ASBOs ont été émis..."

 

Le savoir n'est plus respecté comme naguère, et dans les milieux pauvres les « bons élèves » sont rejetés par une société qui n'accepte de reconnaître comme siens que les ignorants. En même temps que le savoir, ces groupes rejettent ceux qui respectent les lois écrites ou morales et montrent qu'ils sont intégrés dans la société traditionnelle.

 

Le manque de respect en est arrivé à l'agression d'infirmières qui viennent pour soigner et de pompiers qui viennent pour sauver, à l'incendie de voitures (plus de 45 000 par an en France !), aux insultes racistes, aux vols répétés. Les émeutes d'octobre-novembre 2005 ne sont qu'une amplification de phénomènes commencés en 1981 aux Minguettes, à Vénissieux (Rhône), avec ses incendies de voitures et autres dégradations qui n'ont plus cessé depuis. Et dans tout le monde, le terrorisme islamiste qui vise à détruire la démocratie en tuant indistinctement le maximum de chrétiens, de musulmans, de juifs, etc., est une autre forme de perte de respect, le respect de la vie humaine et de la liberté des autres de croire dans le Dieu de leur choix [24].

 

Cette érosion de l'autorité et du respect d'autrui a accompagné les progrès de l'égalité, à laquelle chaque citoyen croit de plus en plus, surtout lorsqu'il s'agit d'équité à son égard. Les différences de fortune constatées sont de moins en moins acceptées, de plus en plus considérées comme injustes, voire immorales. Entre un patron qui risque ses biens dans son entreprise et travaille comme un fou, et ses salariés qui ne les risquent pas et font 35 heures, les fortes différences de salaire sont jugées immorales simplement parce que chaque salarié s'estime aussi méritant que son patron, puisque la loi et les habitudes sociales l'affirment son égal. Toute différence de rémunération ou de fortune est jugée inéquitable par ceux qui ont moins, quelles que soient les différences de niveau d'études, de quantité de travail fourni pour réussir ou de capital risqué (voir "Cours d'économie pour citoyens qui votent - [137]").

 

Le travail est dévalué, c'est une valeur [33] ringarde qui ne donne droit à aucun respect. Pire même, les jeunes ne connaissent plus la règle « le travail est un investissement qui doit précéder le plaisir » (exemples : impossible de jouer du piano sans apprendre d'abord le solfège et faire des gammes, impossible de gagner une compétition sportive sans s'entraîner d'abord, etc.)

 

La perte de respect pour les autres se manifeste aussi par un individualisme et un égoïsme croissants. Chacun met en avant ses droits et considère que leur satisfaction est primordiale. Chacun s'affirme, considère que son opinion a de la valeur et doit être prise en compte, même si son inculture rend cette opinion infondée : mai 1968 est passé par là. Chacun pense que ses différences sont légitimes et en est fier ; d'où (par exemple) les communautarismes et la volonté de certains musulmans d'imposer des valeurs [33] et habitudes arabes vieilles de 14 siècles à la société française. On ne respecte plus les autres, mais on exige qu'ils vous respectent. Et (parmi les couples qui se marient) la moitié des mariages se terminent en divorce.

 

Pire même, en perdant le respect des autres on perd le plus souvent le respect de soi-même. Parce qu'on n'accorde plus beaucoup de valeur à l'image qu'on donne aux autres de soi-même (les autres ne méritant pas qu'on se donne du mal pour leur présenter une bonne image) et parce que le respect de soi-même exige un effort (dont on n'a plus l'habitude et qui n'a plus de valeur sociale) alors on se néglige. On s'habille de vêtements à peine propres, on se tient mal, on ment, on triche et on ne respecte plus assez sa santé physique : on ne fait plus assez d'exercice, on se bourre de sucreries, de graisses, d'alcool et parfois de drogue, on s'avachit devant la télévision.

J'ai été stupéfait de constater que les émissions amorales de « télé réalité » étaient suivies par des millions de téléspectateurs. Ceux-ci se comportaient comme des voyeurs qui aimaient regarder des tranches de vie où les acteurs étaient déshumanisés, réduits à leurs instincts les plus animaux et leurs émotions les plus primitives, ainsi qu'à un espoir de gain facile d'argent et de notoriété acquise sans travailler. Ces émissions étaient une forme de pornographie et une insulte à la dignité de leurs acteurs comme de leurs spectateurs.

 

Cette évolution est facilitée par l'affaiblissement progressif des gouvernements français, qui veillent de moins en moins à faire respecter les lois républicaines. Voilà des années, par exemple, que je n'ai pas vu une moto qui respecte les limitations de vitesse. Voilà des années que des fonctionnaires violent impunément les lois lorsqu'ils font grève sans préavis, arrachent des compteurs électriques, utilisent des véhicules de service à des fins sans rapport avec lui, ou font de l'absentéisme. Voilà des années que la classe politique est déconsidérée par tellement de scandales et de promesses non tenues qu'elle a perdu la confiance des citoyens. A la perte de respect des autres, les Français ont ajouté la perte du respect de l'Etat. Et lorsqu'on ne respecte plus les lois républicaines, on ne respecte plus les principes moraux qui en constituent la base.

 

Mai 1968

En rejetant l'ordre public, l'autorité, la responsabilité, la valeur du travail et celle du savoir, mai 1968 a porté le manque de respect à un nouveau sommet : « Il est interdit d'interdire ». Nous souffrons encore, près de quarante ans après, des dérives morales que cette époque a encouragées par idéologie. Voici ce qu'en dit [27] pages 58-60 :

"« Il est interdit d'interdire ». C'est où l'on passe de la liberté à la licence, de la révolte à la veulerie [la lâcheté], du relativisme au nihilisme [la négation des valeurs morales [33] ]. Cela ne peut mener qu'à la décadence ou à la barbarie. Il n'y a plus ni valeur qui vaille ni devoir qui s'impose ; il n'y a que mon plaisir ou ma lâcheté, que les intérêts et les rapports de forces."

"Si tout est permis, il n'y a rien à s'imposer à soi-même, ni à reprocher aux autres. Au nom de quoi combattre l'horreur, la violence, l'injustice ?"

"Si tout est permis, le terrorisme l'est aussi, et la torture, et la dictature, et les génocides…"

 

Le refus de toute autorité, caractéristique des gauchistes (terme inventé par Lénine), se manifeste encore, de nos jours, par des partis systématiquement contestataires et utopistes comme Les Verts et le mouvement ATTAC. Leurs membres sont capables de débattre pendant des semaines sans se mettre d'accord, aucun n'acceptant d'écouter les autres et de se rallier à son point de vue. Habiles dans l'art d'agiter, les gauchistes de la LCR dominent plusieurs syndicats, qui contestent tout et veulent comme Les Verts une société sans concurrence qui n'a aucune chance de voir le jour, ou de durer si on l'instaurait. (Pour plus de détails, voir "Altermondialisme : une analyse critique".)

2.3                 La perte du sens de l'engagement personnel

Voici une citation de Monseigneur Lustiger [15] :

"La première mutation touche à la relation de l'homme et de la femme, l'institution du mariage. Son écroulement soudain dans les jeunes générations est l'un des signes d'un bouleversement profond aux conséquences lointaines. Plutôt qu'un accroissement de la liberté des individus, il révèle un rapide affaissement des raisons de vivre.

La seconde mutation concerne la relation entre les générations, entre les parents et les enfants, dont la cassure est aujourd'hui évidente."

 

La baisse de la proportion de couples qui s'engagent à vivre ensemble en se mariant, et la forte proportion de divorces parmi ceux qui se sont mariés, ne sont que deux aspects d'un mal plus profond, qui touche énormément de gens : le refus de s'engager. De plus en plus de jeunes refusent de s'engager à fonder un foyer stable, ou à consacrer leur vie à un idéal humanitaire, ou à se consacrer entièrement à la réalisation d'un rêve professionnel ou artistique. Ils n'ont plus d'idéal, ou plus assez pour s'adonner à fond, pour s'y engager à la face du monde ; ils n'y croient plus, n'espèrent plus, sont découragés avant même d'avoir essayé. Deux exemples encore :

§           la proportion de syndiqués parmi les salariés français est de 8 % - la plus faible de tous les pays avancés, et parmi ces 8 % rares sont ceux qui militent ;

§           le nombre de citoyens qui militent pour une opinion politique ou un parti est insignifiant, moins de 2 % des électeurs.

 

Oh certes, beaucoup de gens font partie d'une association, pour se donner bonne conscience, quand ce n'est pas pour en tirer un avantage ou pour passer le temps. Mais des engagements comme celui-là n'engagent guère, ou pas pour la vie.

 

Inutile de s'appesantir sur les parents qui n'accordent pas assez de temps à leurs enfants, qui les mettent devant la télé pour s'en débarrasser, ou ne cherchent pas à savoir pourquoi ils ont de mauvais résultats scolaires, ou font de grosses bêtises. Ils s'étonneront peut-être, trente ans plus tard, que leurs enfants les oublient à leur tour.

2.4                 La perte du sens du devoir

Ne pas s'engager est souvent un refus du devoir. Des individus qui n'ont pas fini de construire leur personnalité, qui ont des valeurs [33] incertaines ou même fausses, ne voient pas en quoi ils ont certains devoirs ; ils ne voient pas pourquoi il faut être honnête, ou loyal, ou solidaire. D'autres distinguent correctement le bien du mal, mais ne se sentent pas tenus de bien se comporter, lorsqu'ils ne risquent pas une sanction ; ils ne se sont pas aperçus que l'on dort mieux avec une conscience en paix et l'estime des autres.

 

Le sens du devoir n'est plus ce qu'il était : voilà pourquoi le respect et l'engagement personnel ont reculé.

2.5                 Baisse de la pression sociale et augmentation des suicides

Le père de la sociologie est le Français Emile Durkheim. Dans son célèbre ouvrage [17] il a montré à l'aide de statistiques que le suicide est un phénomène social, puisque les taux de suicide varient considérablement en fonction des milieux sociaux. En considérant les trois facteurs d'intégration sociale que sont la religion, la politique et la famille, Durkheim a démontré ce qui suit.

 

Dans les sociétés occidentales, plus l'intégration sociale est faible, plus il y a de suicides. Voici pourquoi. L'intégration sociale produit des contraintes de la société sur chaque individu, contraintes qui définissent le bien et le mal, le permis et l'interdit, c'est-à-dire des valeurs [33]. Lorsque l'évolution de la société où il vit diminue les contraintes de celle-ci sur l'individu, celui-ci trouve de moins en moins de bornes à ses désirs. Ceux-ci augmentent alors, accroissant l'insatisfaction et les frustrations, parfois jusqu'au désespoir qui conduit au suicide.

C'est ainsi que le relâchement des liens familiaux, la plus grande facilité de divorcer et la multiplication des films et publicités érotiques suppriment les bornes des désirs sexuels, accroissant ainsi le fossé entre ce que l'individu désire et ce qu'il peut satisfaire, donc les frustrations. On constate aussi que le suicide est plus fréquent dans les pays où le taux de divorces est plus élevé.

C'est ainsi qu'il y a plus de suicides dans les pays peu religieux (où les contraintes sociales des pratiques religieuses sont peu importantes) que dans les pays religieux.

C'est ainsi qu'il y a plus de suicides à la campagne ou chez les personnes qui vivent seules, qu'à la ville et chez les personnes bien entourées et soumises au jugement de leur entourage.

 

Dans leur étude [20], Znaniecki et Thomas ont montré que la transplantation consécutive à l'émigration provoquait une désorganisation sociale des familles, qui provoquait à son tour la démoralisation des immigrés ; dans leur pays d'accueil ceux-ci ont alors le sentiment que leur vie n'a plus de sens et de but. L'analogie avec l'état d'esprit de nombreuses personnes issues de l'immigration en France est frappante : l'immigration constitue en elle-même une cause de démoralisation. Tant que ces personnes ne se sont pas intégrées pleinement dans la société française, leurs règles de vie sont mal définies, voire contradictoires, d'où leur démoralisation et parfois leur conduite asociale, leur révolte.

 

Nous avons vu ci-dessus la perte d'influence de la religion, dont les règles de comportement social sont de moins en moins suivies de nos jours. Nous avons vu la libération des mœurs produite après mai 1968. Nous constatons la perte de respect pour les lois de la République, pour ses députés, son gouvernement, sa justice et ses forces de l'ordre. Nous avons aussi vu la perte de respect des Français les uns pour les autres. Nous verrons plus bas d'autres manifestations de la baisse de pression sociale favorable aux comportements socialement estimables.

        Il est donc clair que notre intégration sociale est considérablement plus faible qu'il y a quelques décennies ; et que dire de celle des populations d'origine immigrée…

 

Nous comprenons à présent, au vu des travaux de Durkheim et de ses successeurs, que les conditions sociales de la sinistrose sont particulièrement remplies dans notre pays.

§           D'après [18], il y a eu en 2003, en France, 10 660 suicides (7 940 hommes et 2 720 femmes), et plus probablement 13 000 suicides environ compte tenu des phénomènes de sous-déclaration. En 2001, la France avait le plus fort taux de suicides en Europe des 15 après la Finlande et l'Autriche.

§           D'après [19], la probabilité de se suicider des hommes nés en 1956 correspond à 1,8 fois celle des hommes nés en 1930, augmentation considérable correspondant à une forte baisse d'intégration sociale.

 

Le suicide étant un acte extrême, on conçoit qu'un pays qui compte un fort taux de suicides compte aussi une forte proportion de personnes qui, sans aller jusqu'au suicide, s'estiment désorientées et malheureuses.

2.6                 Un bonheur souvent inaccessible

2.6.1             Brefs rappels de psychologie du bonheur

Pour être heureux à un instant donné, l'homme a besoin de deux certitudes :

§           Celle de savoir qu'il existe aux yeux des autres, et qu'il se situe de manière enviable ou au moins comparable par rapport à eux ;

§           et celle d'être en harmonie avec le contexte où il vit à cet instant-là.

 

Savoir qu'il existe signifie pouvoir affirmer sa personnalité et ses buts, en les situant par rapport aux autres hommes, et voir ces affirmations acceptées par les autres. Cela signifie devoir faire face à des défis et, lorsqu'on l'a fait avec succès, se sentir plus grand et voir cette grandeur reconnue par les autres. Chaque homme voudrait voir ses qualités, sa position sociale, son travail, etc. appréciés par les autres, et si possible enviés.

C'est à cause de ce besoin essentiel qu'on voit tant de tags et de dessins sur nos murs : ce sont les signatures de gens qui se sentent exclus de la société et veulent affirmer leur existence ; et, avec certains dessins, leur talent artistique. C'est ainsi que le refus de ces exclus d'être traités de « racaille » et de subir de multiples contrôles d'identité est l'une des causes de la révolte des banlieues de l'automne 2005.

 

Etre en harmonie avec le contexte signifie être bien dans sa peau, sentir qu'on a réussi à atteindre un but qu'on s'était fixé, qu'on est bien intégré dans une société où on joue son rôle avec succès. L'homme est un être social. Les jeunes des banlieues se sentent rejetés et empêchés de vivre comme les autres Français, et cette non-intégration les met en fureur.

 

Pour se situer, l'homme a besoin de repères, c'est-à-dire de valeurs [33] qui définissent le bien et le mal, le permis et le défendu, le désirable ou l'indifférent, etc. Pour définir sa place dans la société, il a besoin de se représenter celle-ci, avec ses composantes sociales et ses règles de fonctionnement. Il a besoin de se situer par rapport à ces composantes : à quel(s) groupe(s) est-ce que j'appartiens, quelle est ma fonction, mon rôle dans ce(s) groupe(s), et surtout suis-je indispensable ou au moins apprécié ? Il a aussi besoin de se situer par rapport aux règles de fonctionnement de la société : quelles règles de vie ai-je accepté, quels buts me suis-je donné ?

        Pour être bien dans sa peau, l'homme a besoin de succès reconnu par les autres dans ce qu'il a entrepris ; il en a besoin autant que de santé physique. Le succès est une preuve d'harmonie.

2.6.2             Inversion des valeurs chez les jeunes en situation d'échec

En même temps qu'ils ont perdu le respect, certains hommes ont perdu leurs repères, ou ne les ont pas construits pendant leur enfance et leur adolescence. Manquant d'affection de la part de leurs parents, ils n'ont connu de l'amour que les caricatures des films télévisés. Manquant de leçons familiales - ou au moins scolaires - sur le bien et le mal, le permis et l'interdit, les droits et les devoirs, ils n'ont appris que les règles des bandes du quartier et celles des films de violence. Manquant de respect de la part des autres, ils ne respectent que la force, imposée par la contrainte. Manquant d'instruction civique, ils ont de la société une image déformée, cruelle et injuste.

 

A chaque occasion, ils ont constaté qu'ils n'étaient pas en harmonie avec leur contexte de vie. A l'école, lorsqu'ils se comparaient aux autres, ils se trouvaient parmi les mauvais ; lorsqu'un test vérifiait leurs aptitudes, ils échouaient : mauvais en lecture, en dictée, en mathématiques, etc. Plus tard, lorsqu'ils cherchaient un travail, ils faisaient partie de ceux qui n'en trouvaient pas. Ils vivaient dans un quartier pauvre, dominé par des caïds, sans espoir d'en sortir ; du reste, leurs parents et leurs frères et sœurs y étaient toujours, parfois depuis des décennies. La société française, dont la télévision montrait souvent l'opulence et la réussite, les rejetait. Ils avaient moins d'argent que les autres. La police les soupçonnait en vérifiant leurs papiers plus souvent que ceux d'autres gens, et ces soupçons étaient insultants.

 

Constatant que d'autres possèdent les biens et les qualités qu'eux-mêmes n'ont pas ; constatant que d'autres ont dans la société une place et une importance qu'eux-mêmes n'ont pas ; ayant perdu l'espoir d'atteindre jamais le même niveau de reconnaissance sociale que les autres, ils deviennent envieux. La psychologie nous apprend alors qu'ils inversent les valeurs : ils déclarent mauvais ce qui est désirable pour les autres et bon ce qui représente leur condition personnelle :

§           Il est mauvais d'être intelligent ou bon élève, mais bon et valorisant d'être un cancre qui déclare inutile l'intelligence et l'effort scolaire ;

§           Il est mauvais d'être bien habillé, mais bon de montrer par ses vêtements qu'on appartient à une société de quartier différente de celle des bourgeois ;

§           Il est mauvais de travailler (inversion de valeur : on déclare détestable ce qu'on n'a pu obtenir ou pas pu bien faire) et il vaut mieux voler ou vendre de la drogue ;

§           Il est mauvais de respecter la société et les gens qui représentent ses valeurs :

·            Les policiers et les juges, qui représentent l'ordre et le respect de la loi sont des ennemis ;

·            Les médecins, infirmières et pompiers, qui représentent des services de la société détestée, doivent être bombardés d'objets divers pour qu'ils sachent combien on les hait ;

·            Les voitures et magasins, symboles de l'argent des autres, doivent être dégradés ou détruits, pour qu'ils ne représentent plus une supériorité par rapport à sa propre misère ;

·            Les instituteurs et professeurs qui représentent le savoir et l'autorité de celui qui enseigne doivent être méprisés et insultés, etc.

 

Cette inversion des valeurs fait alors de ces personnes des ennemis de la société.

 

Les messages des médias et l'exemple des caïds du quartier provoquent, chez les gens qui ont des repères affaiblis, l'envie de posséder, jouir, désobéir et dominer eux aussi. Mais comme le plus souvent ils ne peuvent satisfaire ces envies, ils en conçoivent frustration, envie et rancœur.

 

Dans certaines parties de la population, cette frustration se traduit à la fois par un désespoir d'atteindre jamais le bonheur qu'ils voient chez d'autres, et par la certitude d'être victimes du mépris du reste de la société française, qui les rabaisse et les prive de leurs droits. D'origine musulmane, certains se réfugient dans la religion, qui leur apporte des repères, un respect d'eux-mêmes et l'espoir d'une récompense s'ils suivent les règles coraniques.

 

Voir aussi l'influence des cultures africaines et maghrébines sur la prédisposition des jeunes à la violence.

2.6.3             Rapport Obin : l'islamisation extrémiste dans l'Education nationale

Voici deux extraits du rapport de l'Inspecteur Général de l'Education nationale J-P Obin [16], après enquête dans des dizaines d'établissements d'enseignement français :

"Les manifestations observées en milieu scolaire, individuelles et le plus souvent collectives, revêtent des formes parfois licites (comme la participation au jeûne rituel ou le refus d'aliments non consacrés, ou encore le marquage vestimentaire des parents), parfois illicites (comme l'absentéisme sélectif, ou le refus ou la contestation d'activités et de contenus d'enseignement), ou au caractère parfois plus difficile à apprécier (comme certaines revendications d'adaptation de la vie scolaire ou des contestations politico-religieuses.)"

"Dans certains quartiers, qui sont loin répétons-le de se cantonner aux banlieues des grandes villes, se sont déjà édifiées des contre-sociétés closes dont les normes sont le plus souvent en fort décalage voire en rupture avec celles de la société moderne et démocratique qui les entoure. Il ne s'agit nullement pour ces populations d'un repli identitaire des plus anciens, mais bien d'une identité de substitution qui se diffuse d'abord parmi les jeunes de la seconde ou troisième génération. Le terreau social sur lequel se développent ces évolutions est bien connu, c'est la ségrégation dont sont victimes ces populations devant l'accès à l'habitat, à l'emploi et aux loisirs, du fait de la xénophobie et du racisme, depuis leur arrivée sur le sol national. L'intériorisation de cette injustice porte toute une jeunesse vers le ressentiment, le repli et parfois la radicalisation. Des organisations, le plus souvent structurées sur le plan international, prospèrent sur ce terreau et assurent à cette nouvelle identité "musulmane" une promotion efficace, dans une surenchère permanente qui donne aux plus radicaux souvent le plus de poids auprès des plus jeunes ou des plus fragiles (parmi ces derniers on peut placer un certain nombre de jeunes convertis ; la direction centrale des renseignements généraux estime ces radicaux à 1100 sur environ 50 000 convertis).

        Le projet de ces groupes ouvertement ségrégationnistes et qui dénoncent l'intégration comme une apostasie ou une oppression, va encore plus loin. Il est aussi de rassembler ces populations sur le plan politique en les dissociant de la nation française et en les agrégeant à une vaste "nation musulmane". Nous avons dit combien ce projet nous semblait déjà bien diffusé et mis en œuvre dans la jeunesse scolarisée, notamment auprès de ces collégiens et lycéens qui refusent, parfois massivement, de s'identifier comme "Français" et ont pris comme héros les partisans de la guerre à outrance contre le monde occidental."

 

Le rapport Obin est extrêmement inquiétant : il confirme l'émergence dans la jeunesse issue de l'immigration musulmane d'une société islamisée ennemie de la société française, avec sa propre contre-culture, et liée au terrorisme islamiste international.

 

2.7                 Des jeunes attirés par le mal

De tout temps les jeunes ont voulu changer le monde. Certains ont voulu changer la société par la révolution politique. D'autres ont voulu changer l'art, en essayant de peindre, de sculpter, de composer ou d'écrire autrement que leurs aînés. D'autres encore ont voulu changer les sciences : beaucoup de très grandes avancées sont le fait de très jeunes gens (Einstein, Descartes, Newton…). En s'opposant à leurs aînés, les jeunes ont voulu plus que se faire une place au soleil, leur dynamisme traduisait un espoir de progrès.

 

Hélas, les choses ont changé. De nos jours, trop de jeunes sont désabusés. A force d'échecs et de mépris, ils ne croient plus pouvoir changer le monde, ils n'ont plus guère d'espoir de s'y faire une place. Privés désormais d'une bonne part des repères traditionnels, beaucoup de jeunes s'en construisent de nouveaux. Et pour s'opposer à leurs parents comme la génération précédente, ils choisissent de glorifier le Mal, comme dans les films d'extrême violence et les jeux vidéo.

 

Pour certains, cette glorification est un jeu : ils portent des vêtements noirs avec des symboles sataniques, écoutent des musiques tristes dans l'obscurité et se disent « gothiques », ou adorateurs de Satan qui s'oppose à Dieu. Pour la plupart d'entre ces jeunes, cette contre-culture ne dégénère pas ; pour un petit nombre, hélas, elle favorise la violence : tombes profanées, néonazisme, satanisme, actes de destruction ou de mutilation, etc. Certains espèrent trouver dans ces pratiques, dans l'image qu'ils donnent d'eux-mêmes ou le mal qu'ils peuvent causer, une « toute-puissance » symbole d'une place qu'ils n'espèrent pas trouver dans la société.

 

D'autres jeunes choisissent l'oubli dans la drogue et son paradis artificiel, d'autres encore brûlent des voitures ou des écoles.

 

Notre civilisation a toujours compté sur le dynamisme de la jeune génération pour une bonne part de ses progrès. Hélas, aujourd'hui et particulièrement en France, beaucoup de jeunes ne veulent plus se battre pour ce progrès ; ils redoutent l'avenir et n'aspirent plus qu'à une jouissance immédiate.

2.7.1             Ceux qui deviennent casseurs ou terroristes

L'inversion de valeurs [33] fréquente chez les jeunes Français, particulièrement ceux issus de l'immigration, en fait basculer certains dans la violence : ils deviennent casseurs, brûlent des voitures, etc. Un tout petit nombre bascule dans le terrorisme. La psychologie du phénomène est analysée en détail dans "Pourquoi sont-ils devenus casseurs ou terroristes ?".

2.8                 Un enseignement inadapté

Une des conséquences de mai 68 est l'évolution des méthodes d'enseignement de l'Education nationale. Désormais « centrées sur l'élève », elles mettent l'accent sur le développement et l'affirmation de sa personnalité, au détriment de son effort d'écoute du maître (qu'on ne respecte plus) et de compréhension de son enseignement (dont on doute de l'utilité). Du coup, les jeunes ne respectent plus ni les grands auteurs, ni les grands savants, ni l'effort pour apprendre la science, l'histoire et les valeurs [33] qui font notre culture. Ils s'affirment et clament leurs convictions personnelles, sans avoir les connaissances nécessaires pour que leurs idées aient de la valeur.

 

On encourage les jeunes à ne plus apprendre des autres, à tout redécouvrir par eux-mêmes, ce qui ne marche pas du tout en matière de sciences (le nombre d'Einstein est réduit), de philosophie (peut-on découvrir soi-même ce qu'ont apporté Descartes et Kant), d'expression française (on ne réinvente ni le vocabulaire ni la grammaire), de littérature (on n'étudie plus jamais un livre entièrement) et de citoyenneté (on ne redécouvre pas par soi-même les institutions et les lois de la République). On ne se fatigue plus à faire des démonstrations de géométrie et on n'apprend plus le latin, tant pis pour la rigueur que ces disciplines apportaient. On n'apprend plus à se concentrer pour calculer mentalement, puisqu'il existe des calculettes.

 

Le manque de lecture entraîne toujours le manque de vocabulaire, et quand on ignore les mots on ignore les concepts ou les valeurs morales [33] qu'ils expriment, et on ne peut ni élaborer une pensée rationnelle, ni exprimer des sentiments autrement que par des gémissements ou une violence bestiale. En fait, sans les mots on ne pense pas, et on ne peut comprendre le monde alentour.

        Incompris, ce monde inquiète. Et les gens inquiets qui ne peuvent se rassurer en réfléchissant ou en dialoguant avec leurs semblables ont souvent tendance à réagir par la violence. Le manque de respect a donc entraîné le manque de lecture, dans l'enseignement puis dans la vie, et le manque de lecture a entraîné l'ignorance, qui entraîne la violence.

En fait, c'est la langue française elle-même qu'on ne respecte plus et qu'on massacre dans l'enseignement : voir le court texte "Non-assistance à langue en danger".

 

L'enseignement traditionnel inculquait la valeur du travail : qui travaille réussit. Marque d'harmonie, la réussite est une composante du bonheur. A force d'avoir la quasi certitude d'une récompense lorsqu'il s'est donné du mal, par des paroles élogieuses, une bonne note ou un prix en fin d'année, l'élève associe travail scolaire et future récompense, et il prend l'habitude de travailler. Mieux même, il y prend plaisir, parce qu'à chaque fois qu'il apprend quelque chose il a l'impression de s'enrichir, de devenir plus fort, plus estimable pour les autres.

        Devenu adolescent puis adulte, le travail et l'effort lui paraissent alors naturels. Le travail bien fait finit par faire partie du respect de soi-même : on se mépriserait de l'avoir bâclé. Tout homme est alors comme le pianiste qui doit faire six heures d'exercices par jour et les fait avec joie ; il est comme le sportif qui doit s'entraîner, manger et dormir en vue des compétitions futures, et accepte cette discipline de vie. Chaque effort pour relever un défi, pour se dépasser, devient source de plaisir avant même que le succès final récompense ces efforts.

 

Mais hélas, de nos jours on évite de noter les élèves, pour ne pas que certains puissent souffrir de la comparaison aux autres. Souvent, ceux qui ont bien travaillé ne se sentent pas récompensés. Dans certaines classes, le passage dans la classe supérieure est acquis même si on n'a pas travaillé. Tout se passe alors comme si le travail n'était plus une valeur, et beaucoup d'élèves n'en prennent pas l'habitude à l'âge où on apprend la vie. Et dans les cités « sensibles » la motivation d'apprendre disparaît avec l'espoir de trouver ensuite un travail.

 

Les statistiques de médiocrité des élèves citées par les enseignants sont effrayantes, pour le niveau d'ignorance atteint comme pour la baisse rapide, année après année, du volume et de la profondeur de leurs compétences [1].

        A une époque où Internet donne accès à un extraordinaire volume de textes, les difficultés de lecture d'élèves qui n'ont plus l'entraînement nécessaire, et leur manque de vocabulaire, les privent de connaissances que les jeunes d'autres peuples peuvent mobiliser. Le manque d'habitude de réfléchir et, plus généralement, d'absorber et de mettre à profit les idées d'autrui, privent de nombreux jeunes de la possibilité d'accéder à des carrières techniques ou scientifiques porteuses d'avenir.

        Manquant de vocabulaire faute d'avoir assez lu, il y a beaucoup de concepts qu'ils ignorent, donc beaucoup de phénomènes de la vie de tous les jours qu'ils ne comprennent pas. Ils ont aussi du mal à s'exprimer, donc à se faire comprendre et à convaincre ; d'où un sentiment de rejet par les autres, d'absence de prise sur le monde qui les entoure, d'où une volonté de révolte.

 

A force de développer la personnalité des jeunes au détriment de leurs connaissances et de leur aptitude à les utiliser, on développe leur esprit de critique et de revendication sans habitude de travailler dur. On ne leur apprend plus à maîtriser leurs émotions et leurs envies, et on les sanctionne peu lorsque leurs actes dérapent. Soucieux de faire respecter leurs droits par la société, et n'ayant guère appris qu'ils ont des devoirs envers elle, les jeunes se révoltent en constatant qu'il faut se battre pour décrocher un emploi, et que beaucoup d'entre eux (souvent 30 ou 40 % dans les cités) restent plusieurs années au chômage. Mais qui peut encore croire qu'au XXIème siècle un ignorant qui n'a pas l'habitude de travailler dur peut trouver un emploi ? Dans la compétition économique chaque jour plus dure avec la Chine et l'Inde, pays où la scolarisation est aujourd'hui au même niveau que chez nous, qui peut espérer que les Français sans qualification auront encore du travail ?

 

A force de rejeter la vertu lorsqu'elle exige de faire des efforts sur soi-même, beaucoup de jeunes ont une hiérarchie de valeurs [33] déficiente. Du coup, ils sont mal dans leur peau, mal intégrés dans une société qu'ils ne comprennent pas et qu'ils trouvent inéquitable à leur égard. Et ils se révoltent et veulent en détruire tous les symboles : bâtiments, policiers et pompiers, etc.

 

Voir en complément les textes sur les problèmes de l'enseignement [3].

3.                    Pourquoi la sinistrose actuelle ?

3.1                 Analyse de la sinistrose

Le progrès technique rapide et la complexification de la société font qu'il faut savoir de plus en plus de choses pour comprendre le monde alentour. Les informations nécessaires existent et sont faciles d'accès, par exemple sur Internet. Mais pour comprendre les concepts correspondants on a besoin d'un vocabulaire assez développé et de l'habitude de réfléchir, aptitudes que possèdent surtout les gens instruits. On a aussi besoin de l'habitude de se donner du mal, parce que les réponses n'arrivent pas toutes seules, qu'il faut en chercher les éléments puis les assembler, les structurer et accepter de remettre en question ce qu'on sait - donc se remettre en question.

 

Ces exigences sont excessives pour la plupart des jeunes gens : nous venons de voir qu'ils ont été mal formés par l'Education nationale à partir de 1970 environ. Si on ajoute à leur handicap de formation celui de la perte de temps, et de l'habitude de passivité acquise avec 3 heures et demie de télévision par jour, on arrive à une situation d'incompréhension : la grande majorité des gens, jeunes ou adultes, ne comprennent pas le monde où ils vivent. C'est ce que confirme [4] : les Français peu instruits ne comprennent pas le monde où ils vivent, donc ils en ont peur.

 

Ils n'en comprennent pas les principales techniques et encore moins les principes scientifiques sous-jacents, d'où une attitude de crainte superstitieuse vis-à-vis des OGM, du nucléaire, du rayonnement des téléphones portables, et de la mondialisation avec son libéralisme et ses multinationales. Ils ne connaissent rien à l'électronique, à l'informatique et à l'économie, pourtant présentes à chaque heure de leur vie.

 

L'incompréhension des mécanismes économiques les conduit à des illusions sur ce qu'une entreprise ou un gouvernement peuvent donner, puis à des déceptions et des révoltes quand ils n'obtiennent pas de solution au problème qui les inquiète le plus depuis un quart de siècle : le chômage. Depuis 1981 aucun gouvernement n'a satisfait les Français, puisqu'ils ont profité de chaque élection générale pour changer de majorité : gauche, droite, gauche… depuis plus de vingt ans [2]. De plus en plus d'exaspérés votent extrémiste, à droite ou à gauche, et d'autres ne votent plus.

        La plupart des opposants au Traité constitutionnel européen étaient des exaspérés, plus soucieux d'exprimer leur ras-le-bol que de l'avenir de l'Union ; ils étaient si bloqués mentalement qu'ils refusaient de voir qu'une réponse « non » donnait la certitude que l'Union continuerait exactement comme ce qu'ils détestent aujourd'hui. Ils n'avaient rien compris à l'Europe, rien compris au libéralisme. Ils jugeaient sans savoir.

 

La conséquence de l'incompréhension est un réflexe bien humain : ce qu'on ne comprend pas fait peur. Les Français comprenant de moins en moins le monde où ils vivent, ils en ont peur et cela sape leur moral.

3.1.1             Le travail, une valeur fondamentale de l'identité d'une personne

D'après [13], lorsqu'on demande aux gens « qu'est-ce qui permet le mieux de dire qui vous êtes ? », 86 % des personnes citent leur famille et 40 % leur métier, leur situation professionnelle, leurs études.

 

Pour les cadres et les indépendants, le travail est un important vecteur d'épanouissement et de réalisation personnel ; pour les ouvriers et employés, par contre, il a moins d'importance, d'autant moins qu'ils sont peu qualifiés. Les gens qui sont satisfaits de leur travail accordent à celui-ci plus d'importance que ceux qui n'y voient qu'une obligation pour gagner leur vie. Plus le niveau d'études d'une personne est élevé, plus elle se définit par son travail. Enfin, les retraités qui ont une activité, par exemple bénévole dans une association, sont plus heureux que ceux qui sont inactifs.

 

Le travail est une valeur [33] fondamentale, indispensable à la construction de l'identité de chacun. Etre privé de travail lorsqu'on n'est pas à la retraite ou encore étudiant, c'est être privé de statut social reconnu par les autres, donc d'identité ; on est alors mal dans sa peau ; toutes les personnes en âge de travailler en souffrent, et d'autant plus que leur niveau d'études est élevé. Le travail rend d'autant plus heureux qu'on a une qualification élevée, que la fonction permet de s'exprimer et de compter dans la société, qu'on exerce une activité à large autonomie et/ou responsabilité. Enfin, le travail fait d'autant plus souffrir qu'on estime ne pas avoir la place qu'on mérite.

3.1.1.1                        L'identification au rôle social : une étape indispensable dans la construction de soi

Le psychiatre suisse Jung (1875-1961) a montré que la construction de soi exige une étape d'identification à son rôle social, à son métier. Beaucoup de jeunes sont privés pendant des années de travail - et même d'espoir d'en avoir un, donc d'obtenir une place dans la société. Dévalués à leurs propres yeux, ils ne peuvent finir de se construire, manquent de certaines valeurs repères [33] et sont constamment insatisfaits. Et un certain nombre d'adultes, chômeurs de longue durée, finissent par se déconstruire en partie, perdant alors eux aussi certaines valeurs et l'aptitude au bonheur.

3.1.1.2                        La discrimination dans l'accès au travail ou au logement

Beaucoup de jeunes Français issus de l'immigration souffrent de discrimination à l'embauche. On leur refuse souvent un emploi parce que leur nom est d'origine africaine ou turque, bien que la discrimination soit illégale (voir étude [21]). On refuse parfois de leur louer ou de leur vendre un logement « parce que la présence d'immigrés dans un immeuble ou un quartier dévalue les autres logements ». De temps en temps les media parlent de punitions infligées à des personnes qui discriminent ainsi, mais pas assez souvent et ces méfaits continuent. Et ces jeunes en souffrent profondément.

3.1.1.3                        Les trappes à chômage

Une partie de la population s'avère défavorisée pour l'accès à l'emploi, génération après génération : il y a en France des « trappes à chômage ». C'est ainsi que [12] nous apprend que :

§           Page 299 :

"Les jeunes dont le père est d'origine maghrébine sont les plus touchés par les difficultés d'insertion sur le marché du travail. Au bout de 5 ans, la moitié d'entre eux n'ont pas d'emploi stable contre un tiers des jeunes dont le père est né en France. Leur risque de non-emploi prolongé est 2 fois plus élevé que la moyenne. Les jeunes dont le père est issu d'autres courants migratoires extra-européens (Turquie, Afrique noire, Moyen-Orient, etc.) connaissent dans leur ensemble des difficultés d'insertion équivalentes à celles des jeunes de père maghrébin.

Les difficultés sont particulièrement aiguës lorsque les deux parents sont tous deux d'origine extra-européenne, alors que l'insertion des jeunes issus de couples mixtes, par exemple franco-maghrébin, s'apparente à celle des jeunes issus de couples français."

§           Page 301 :

"Environ 12 % des jeunes déclarent qu'avant leurs 16 ans un de leurs parents a été confronté à une longue période de chômage. […] Ce chômage des parents semble avoir un impact important sur la réussite scolaire des enfants. Ainsi, pour les enfants d'employés, la probabilité de sortir du système éducatif sans qualification apparaît 2 fois plus élevés pour ceux dont un parent a été confronté au chômage de longue durée que pour les autres.

Cet effet se prolonge même au-delà, dans l'insertion sur le marché du travail. Ainsi, à niveau de formation, origines sociale et nationale équivalents, un jeune dont un parent a été confronté à un chômage long présente un risque 30 % plus élevé de rester presque toujours hors de l'emploi plutôt que d'obtenir un emploi stable."

Ainsi, il y a en France des familles où « on est chômeur de père en fils », familles où le désespoir pousse les jeunes à toutes sortes de révoltes. C'est d'autant plus grave que les jeunes qui n'ont pu se construire par leur travail manquent de valeurs [33] leur permettant de résister à la tentation d'être violents.

3.1.1.4                        L'aliénation dans le travail

L'activité dans une entreprise soumise à la concurrence est organisée pour l'efficacité, pas le bonheur des salariés. Si un salarié s'investit dans son travail, en participant à la réalisation d'un objet ou d'un service, et qu'ensuite cet objet ou ce service est commercialisé par l'entreprise à son profit, le salarié peut avoir l'impression d'une injustice qui le dépouille des fruits de son travail, c'est-à-dire d'une aliénation.

Exemple : dans un grand garage, un mécanicien qui a réussi un réglage parfait du train avant d'une voiture mais ne voit pas le client qui la conduira, peut être frustré qu'on ne reconnaisse pas son mérite ; le chef d'atelier ne lui parle de son travail que s'il a quelque chose à lui reprocher.

 

Si en plus d'être privé de la reconnaissance de son mérite le salarié a l'impression d'être exploité, c'est-à-dire payé moins qu'il vaut par une entreprise qui fait des bénéfices sur son dos, il est encore plus frustré.

 

Lorsque ce sentiment d'injustice perdure jour après jour et année après année, le salarié perd tout ou partie de l'intérêt pour son travail, auquel il ne s'identifie plus. Il ne se sent lui-même qu'en dehors de ce travail, qu'il ne fait plus que pour gagner sa vie.

 

Il est clair que l'aliénation est pour un salarié un problème psychologique, provenant :

§           D'une part de faits réels : salaire inférieur aux conditions habituelles du marché du travail, etc.

§           D'autre part d'une mauvaise communication :

·            Personne n'explique aux salariés que ce n'est pas tant l'effort que l'entreprise paie, mais ce que le salarié fait gagner à l'entreprise et la difficulté qu'il y aurait à le remplacer, c'est-à-dire sa rareté. C'est pourquoi un PDG qui fait gagner des centaines de millions à son entreprise et qu'on aurait du mal à remplacer est payé comme un sportif célèbre. Il ne faut pas être plus jaloux de lui que d'un grand footballeur ou d'un coureur automobile ;

·            Sa hiérarchie n'explique pas au salarié pourquoi son travail ne peut être payé davantage : il y a des coûts autres que son propre salaire et les charges associées ; il faut rétribuer les actionnaires (épargnants qui vivent de ces dividendes comme ce sera son propre cas une fois à la retraite) ; les bénéfices sont indispensables pour que l'entreprise puisse investir en matériel moderne, en R&D, etc. Lorsque j'étais chef d'entreprise en Allemagne, je donnais accès permanent à la comptabilité aux délégués du personnel, pour qu'ils connaissent la situation de notre entreprise commune aussi bien que moi ;

·            Sa hiérarchie oublie de féliciter le salarié lorsqu'il travaille bien, de lui parler de la satisfaction de ses clients. Certaines entreprises font signer leur travail par les salariés qui l'ont fait (exemple : chez certains constructeurs, les ouvriers de l'équipe qui a monté un moteur de voiture signent sur une fiche, acceptant ainsi la responsabilité de leur travail et affirmant leur fierté de l'avoir bien fait).

 

Dans la fonction publique, le caractère trop souvent impersonnel du travail provoque une frustration. Chaque agent se sait remplaçable et à l'abri des reproches. Son augmentation dépend bien pl