Article publié dans Le Figaro des 9 et 10/02/2002 page 13

et sur Internet à l'adresse http://www.lefigaro.fr/opinion/20020209.FIG0127.html

 

La machine à créer des chômeurs

 

par Bernard Zimmern, économiste et essayiste

qui vient de publier "Les Fabricants de chômage" chez Plon.

 

Les nations aux économies florissantes fabriquent des riches par milliers; ils enrichissent à leur tour leurs concitoyens en leur apportant travail et prospérité. En tête se situe la Chine, dont le club des millionnaires s'augmente chaque jour de plusieurs centaines d'entrants; à courte distance suivent les Etats-Unis, dont la vitalité économique est la somme de tous ces pauvres qui deviennent riches au cours de leur vie par leur énergie, leur innovation, leur esprit d'entreprise; d'après la revue Forbes, près de 70 % des riches vivants sont nés pauvres ou du moins sans fortune. C'est cela, le rêve américain.

 

Et que l'on ne nous dise pas que cette richesse aggrave le fossé entre les pauvres et les riches ! Nous avons fait justice de ce mythe en montrant que la répartition des revenus entre eux, leurs parts respectives dans le produit national, est rigoureusement la même en France et aux Etats-Unis (1).

 

Seulement, en France, au lieu de pousser les pauvres à devenir riches, on aligne les riches sur les pauvres, et la France recule tout doucement dans le club des nations, elle va bientôt être en tête de la deuxième division, celle des Républiques bananières.

 

Comment notre Etat, truffé de cervelles aussi brillantes que diplômées, réussit-il cette performance ? D'abord, il nous ment. Il nous annonce qu'il a vaincu le chômage, alors que dans les cinq dernières années – années de croissance internationale extraordinaire –, la création d'emplois a été l'une des plus faibles du monde occidental. La France a créé 1,5 million d'emplois de 1997 à 2001, soit 1,7 % en plus par an, moins que la moyenne européenne. L'Amérique, elle, en fabriquait 2,5 %, et l'Espagne et les Pays-Bas plus de 3 %. Et si l'on enlève de ce chiffre tous les emplois que l'Etat a créés hors de l'économie marchande, fonctionnaires, CES, emplois-jeunes, ou de façon non renouvelable (35 heures), nous tombons à 0,7 %, niveau à peine suffisant pour absorber l'accroissement naturel de la population active.

 

Pendant une expansion internationale qu'on ne reverra plus avant longtemps, l'économie marchande a été à peine capable de faire face à l'afflux de nouveaux demandeurs d'emploi. Nous n'avons donc aucune chance de pouvoir jamais recaser dans le secteur marchand ces milliers de chômeurs que nous avons placés dans nos administrations ou para-administrations; ils devront être payés jusqu'à la fin de leur vie par nos impôts.

 

Mais le gouvernement actuel n'est pas une exception; depuis 30 ans, exactement depuis 1974, l'emploi dans le secteur marchand, l'économie privée, n'a cessé de chuter en France alors qu'il augmentait partout ailleurs. Nous avons perdu un million d'emplois alors qu'ils augmentaient de 40 millions aux USA, de 4,3 millions en Grande-Bretagne, de 2,5 millions en Allemagne jusqu'en 1990 avant la réunification, et même d'un million en Italie.

 

Les secteurs où le recul est particulièrement dramatique sont ceux où les spécialistes de l'Etat, en particulier les énarques, ont le plus sévi. Par exemple, la banque, dont les effectifs et la valeur ajoutée (en francs constants) ont chuté d'environ un quart de 1989 à 1999 alors qu'ils augmentaient de moitié aux Etats-Unis, d'un tiers en Grande-Bretagne. Ou le secteur de la Santé, dont le ministre empêchait le développement de la main gauche, ce qui nous a conduits à une pénurie dramatique d'infirmières et bientôt de médecins, alors que le même ministre, de la main droite, comme ministre de l'Emploi, dépensait des dizaines de milliards à créer des emplois d'“ agents d'ambiance ”, d'“ aide à la démarche ”, dont l'utilité est plus que problématique.

 

En fait les chiffres montrent que les gouvernements qui se sont succédé depuis 1974 n'ont pas créé un seul véritable emploi; Ils n'ont su faire que du “parking”: dans des services publics déjà surencombrés, dans des stages sans fin, dans des associations entièrement subventionnées qui sont des para-administrations. Cette politique du “parking” transparaît dans les résultats globaux du chômage des jeunes: la France est le pays occidental qui consacre le plus d'argent à aider les jeunes à trouver un emploi et où l'emploi des jeunes dans le secteur marchand est le plus faible: moins d'un quart y travaillent, contre plus de la moitié en Allemagne, et près des deux tiers dans les pays anglo-saxons. Soustraire les jeunes à la vie active pour pouvoir cacher l'échec d'une politique en manipulant les chiffres du chômage ne peut être sans conséquences sur l'avenir d'une nation.

 

L'Etat est le pire adversaire de la croissance et du développement. Moins il intervient, mieux l'emploi et la croissance se portent. Même si, en utilisant une litote, cette conviction n'est pas celle de ceux qui nous gouvernent, ils auraient pu regarder comment les autres pays et notamment le champion d'entre eux, les Etats-Unis, se débrouillent pour créer autant d'emplois. On peut haïr les USA, mépriser ces Indiens incultes ou dénoncer leur brutalité, ils ont quand même créé en trente ans 40 millions d'emplois. Nous, nous en avons perdu un million. Nos économistes auraient pu constater que l'emploi marchand y a cru rigoureusement proportionnellement au nombre d'entreprises; ils auraient pu constater qu'en France où la même proportionnalité se retrouve, il n'y a pas de création d'emplois car le nombre d'entreprises n'augmente pas. En fait, l'Insee annonçait récemment que la création d'entreprises nouvelles avec salariés était à son plus bas niveau historique.

 

Et pourquoi ? Parce que les Français, les jeunes notamment, n'auraient plus la fibre de la création et du risque ? Mais 14 millions d'entre eux déclarent vouloir créer leur entreprise et ils s'exilent d'ailleurs par milliers pour les créer en Grande-Bretagne et aux USA.

 

Il y a beaucoup de raisons pour expliquer, non pas cet écart, mais ce précipice, la complexité bureaucratique, les charges, le Code du travail; mais une raison domine à notre avis et de loin: ceux qui veulent créer des entreprises ne trouvent pas d'argent.

 

L'ancien ministre des Finances, Dominique Strauss-Kahn, avait lancé des mesures pour favoriser le capital-risque en France. Mais il n'avait pas vu que le capital-risque est le second étage de la fusée de l'emploi; le premier est constitué de ce que l'on appelle les Business Angels (BA), les individus qui, à titre personnel, mettent 15 000 à 151 000 euros pour aider un entreprenant à démarrer. Ces sommes sont trop faibles pour intéresser le capital-risque, mais ce sont les montants avec lesquels les Américains lancent leurs “ start-up ”, pas les 4 500 euros d'aumône que l'Etat français, à travers les programmes Accre puis Eden ou l'Adie, accorde à des chômeurs et qui leur permettent juste de tenir leur tête hors de l'eau.

 

Si nous étions à parité avec les USA, nous aurions en France 100 000 BA investissant chaque année 15 milliards d'euros dans des entreprises nouvelles alors que nous arrivons à peine au centième.

 

Et pourquoi ? Parce que, dès qu'un BA réussit, on le prie de dégager à l'étranger sous menace d'ISF; et parce que - les gardiens de notre Code fiscal vont hurler – un BA qui aux USA a le malheur de rater son investissement peut immédiatement déduire de ses revenus pour le calcul de son impôt sa quote-part des pertes de l'entreprise. Le Trésor y est gagnant car si plus de 95 % des entreprises américaines se créent comme sociétés dites Subchapter S, offrant cet avantage fiscal, seules 10 % d'entre elles perdent de l'argent, 90 % font des profits et paient l'impôt. Et créent des centaines de milliers d'emplois.

 

Peut-être la société civile pourrait-elle suggérer aux partis politiques qui sollicitent ses suffrages d'inscrire dans leurs plates-formes une vraie réforme qui permette enfin de résoudre le dramatique problème du chômage: encourager les pauvres à devenir riches et à mettre leur richesse et leurs talents au service de l'emploi et de leurs semblables; et demander à l'Etat et aux étatistes de se retirer d'un domaine où depuis trente ans ils ne nous ont apporté que fausses solutions et pauvreté.

 

(1) Voir Les Profiteurs de l'Etat, Plon, 2001

 

 

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